Le long-métrage Vita & Virginia (Vita and Virginia, 2018), sorti au début du mois de juillet, raconte la rencontre entre Virginia Woolf et Vita Sackville-West. Cette rencontre est à l’origine du personnage Orlando de l’œuvre éponyme sortie en 1928. Une belle occasion de vous parler de l’adaptation du célèbre roman par Sally Potter en 1992.
Orlando a profondément marqué l’histoire de la littérature anglaise et mondiale. Il raconte l’histoire d’un jeune noble, qui à travers les siècles a d’abord été un homme, puis une femme. Le livre est une longue réflexion sur la vie et la condition des femmes. Du XVIe au XXe siècle, Orlando aura été le favori de la reine Elizabeth 1ère, amoureux pendant le Grand Gel, poète, ambassadeur, gitane, Lady, amoureuse, mère et finalement autrice à succès. La biographie se termine le 11 octobre 1928. Quand Sally Potter décide de réaliser l’adaptation de cet ouvrage, elle s’attaque à un livre pensé inadaptable, tant à cause du style de l’écrivaine, que par la profusion d’éléments, de symboles, d’actions que la biographie contient. J’ai décidé de vous parler de ces deux femmes, aux parcours et talents inhabituels, et de leurs œuvres qui ont marqué chacune à leur manière leur époque.
Virginia Woolf et Orlando
Virginia Woolf est née le 25 janvier 1882 à Londres. Suite à la mort de sa mère (en 1895) puis de son père (en 1904), elle fait une dépression nerveuse et est internée quelque temps. Cela ne l’empêche pas d’écrire pour le Times dès 1905. Son premier roman : La Traversée des apparences (The Voyage Out) sort en 1915. Le récit s’attache à dépeindre avec satire la société anglaise en exil. Nous y suivons une jeune femme, Rachel, qui, à travers ses premiers émois, devient — ou justement, ne le devient pas — une adulte. Elle fonde en 1917 avec son mari, Leonard Woolf, la maison d’édition Hogarth Press qui publiera la plupart de ses écrits. Il est important de citer également Mrs Dalloway (1925), La Promenade du Phare (To the Lighthouse, 1927), Les Vagues (The Waves, 1931), qui sont parmi ses meilleurs ouvrages, avant de nous attarder sur son essai féministe : Un Lieu à Soi1 (A Room of One’s Own, 1929). Ce livre commence avec ce thème : les femmes et la fiction. Tel un dialogue intérieur, Woolf offre une réflexion riche sur la littérature et sur les femmes dans cette même littérature. Inspirée de deux conférences qu’elle a données à l’université de Cambridge — dans des cours pour femmes —, cette interrogation mène à l’espace réservé aux femmes dans la société. Cet essai sera régulièrement cité dans les causes féministes par la suite.
Les ouvrages de Virginia Woolf ont toujours été bien reçus tant par le public que par les critiques. Elle est aujourd’hui considérée comme l’une des plus grandes romancières de la langue anglaise. Une de ses plus grandes innovatrices. Elle a inspiré certain.e.s écrivain.e.s actuel.les : Margaret Atwood, Michael Cunningham, Gabriel García Márquez…
En écrivant en 1928, la biographie d’un.e certain.e Orlando, Virginia Woolf souhaite changer la littérature de l’époque. Elle propose un texte vivifiant, inattendu et qui encore aujourd’hui arrive à surprendre par sa force, son esprit critique et ses regards acerbes. L’ouvrage, que les lecteur.trice.s empoignent, est une spirale qui vous emporte dans un autre monde. Woolf offre de remonter le temps à travers le personnage insolite d’Orlando.
Nous sommes dans la tête d’Orlando, nous vivons sa vie, mais à travers le point de vue d’une autre personne. Ce qui semble transparaître par delà les mots, les lignes, les phrases est Virginia Woolf. Même si les actions sont tirées de la vie de Vita Sackville-West et de sa famille, Woolf y injecte en permanence ses opinions sur la société. Elle insère d’ailleurs dans son livre des portraits à différentes époques d’Orlando. Le modèle sur les derniers portraits d’Orlando est Vita elle-même. En changeant de sexe, le personnage réalise les différences, les avantages et les inconvénients. Dans le chapitre IV, sur le bateau pour rentrer chez elle, Orlando prend conscience qu’elle ne pourrait par exemple pas sauter dans l’eau pour nager, car ses vêtements l’empêcherait, ainsi que la décence et la moralité, mais en même temps sans ses vêtements, elle n’aurait pas eu un transat pour se reposer ni une ombrelle pour se cacher du soleil. De plus, le livre s’offre à l’interprétation et à la rêverie. Chaque lecteur.trice est libre d’imaginer, de penser les différents moments du roman. En plus de 300 pages, Woolf propose ainsi mille pistes, mille actions, mille sensations qui semblent tellement loin de ce qu’un.e spectateur.trice pourrait voir dans un film.
Orlando et Sally Potter
Sally Potter réalise à 14 ans son premier court-métrage, avant de se tourner vers la danse. Elle devient chorégraphe et metteuse en scène. À l’âge de 34 ans, elle réalise son premier film The Gold Diggers (1983). Ce long-métrage féministe à la particularité d’avoir été tourné par une équipe uniquement composée de femmes. Elle réalise La Leçon de Tango (The Tango Lesson, 1997), partiellement autobiographique où elle joue le rôle principal d’une cinéaste insatisfaite par l’avancée de son prochain film et qui découvre le tango auprès de Pablo Verón. Tous ses films ont une portée profondément féministe, sans être forcément le sujet principal. Dans son dernier film The Party (2017), huis clos en noir et blanc à l’humour cynique, Janet vient d’être nommée à la tête du ministère de la Santé et invite des amis à fêter sa nomination. Alors que cela devait être une soirée tranquille, les personnages vont très vite dire ce qu’ils pensent.

C’est en 1992 qu’elle se fait connaître à l’international avec son film Orlando tiré de l’œuvre éponyme de Virginia Woolf. Dès 1984, elle pitche pour la première fois le film et les retours sont tous négatifs : “impossible, infaisable, beaucoup trop cher”. Elle met alors en pause le projet avant de le reprendre, quelques années plus tard. Quatre ans de préparation et quatre millions de dollars après, ainsi qu’une équipe composée d’une centaine de personnes, le tournage débute en février 1992 à Saint-Pétersbourg en Russie. Sally Potter décide de ne pas s’attarder sur les détails, mais de prendre l’essence du récit.2 Elle fait un résumé de tout ce qui arrive à Orlando en ne tenant compte que des principales actions. Pour représenter les différentes époques, une attention toute particulière a été donnée aux costumes, réalisés par Sandy Powell. Par ailleurs, la musique, composée par Sally Potter, aide également à retranscrire les émotions vécues par le personnage. Les voix féminines qui chantent, sans forcément dire des mots, représentent les millions de voix qui tournent dans la tête du personnage. Pour renforcer les différents travestissements — dans le livre, un des personnages est un homme qui se déguise en femme pour s’approcher d’Orlando, puis se dévoile être un homme quand Orlando devient une femme — Sally Potter fait jouer la reine Elizabeth par un homme.
Le livre et le film
Dire que le livre et le film sont différents va de soi. Les deux sont des médiums différents. Il est pourtant dans le cas présent, un plus grand fossé entre la littérature et le cinéma. En écrivant Orlando, en 1928, Virginia Woolf a pour ambition de révolutionner la littérature anglaise et la biographie. Elle invente en écrivant une nouvelle dimension, une nouvelle perception, une nouvelle manière de raconter l’histoire d’un homme, d’une femme. Le livre est extrêmement innovant tant dans les métaphores que dans les descriptions, mais également dans les émotions ressenties par Orlando à travers les siècles. La parole de la biographie – Virginia Woolf, donc – est aussi très présente et offre au livre plusieurs degrés de lectures. De plus, le personnage d’Orlando se base sur une personne ayant réellement existé, ce qui ajoute un niveau de lecture passionnant — dans certaines éditions d’Orlando, vous pouvez être renvoyé à des notes qui témoignent des moments qui sont véritablement arrivés à Vita ou à une membre de sa famille. Mais il y a, en plus, la sensibilité de l’autrice, qui est très forte. Et par-dessus, les multiples siècles traversés.
D’un autre côté, le film n’utilise pas des mots, mais des images. La cinéaste anglaise aurait pu faire le choix, par exemple, pour suivre le fil de pensée de Virginia Woolf, d’utiliser la voix off. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait en ouverture du long-métrage et juste avant le générique. Mais
