[CRITIQUE] La Zone d’intérêt

Temps de lecture : 3 minutes

Rudolf Höss et son épouse Hedwig vivent à côté du camp de concentration d’Auschwitz. Lui en est le commandant, elle s’occupe de l’éducation des enfants et de la tenue de la maison.

L’horreur des camps de concentration nazis a été montré sous beaucoup d’angles. Celui du documentaire, en donnant la parole aux survivants déportés, celui du drame tant des déportations, que de celles et ceux qui restaient à l’arrière. Directement dans l’enfer de cette machine infernale avec le magistral Le Fils de Saul (László Nemes, 2015) où l’on suivait les derniers jours d’un prisonnier juif qui travaillait dans le Sonderkommando d’un four crématoire…. L’importance de la mémoire est, pour beaucoup de ces films, centrale. Grand Prix au Festival de Cannes en 2023, La Zone d’intérêt du réalisateur britannique Jonathan Glazer adopte un autre point de vue : celui des familles qui ont côtoyé l’horreur des camps à quelques mètres à peine. 

Des femmes et des hommes dont la vie semble tellement normale qu’on en oublierait que brûle des milliers de corps derrière les murs qui entourent leur propriété. Le cinéaste questionne cette normalité malsaine. Ces gestes quotidiens, banales, ces mots et ces attitudes bourgeoises, ce mépris de l’autre, on pourrait presque y voir une critique subtile de la classe riche qui pensent que tout lui est dû. Pourtant au détour d’une phrase, on comprend qu’iels sont là parce que d’autres sont morts, exterminés. Une fourrure qu’on regarde dans le miroir trop longtemps qu’elle sentirait presque la mort, une argenterie trop belle, des échanges trop formels. Parler des juifs comme des objets, récupérer leurs affaires, les porter… accéder à une situation que l’on ne pourrait pas avoir sinon, la famille Höss (Sandra Hüller et Christian Friedel, effrayants) que filme Glazer est là grâce au génocide perpétré par les nazis. Cette vie, ils en ont rêvé et ne veulent pour rien au monde l’abandonner. 

Devant ce portrait glaçant, tristement réaliste, le cinéaste garde une distance froide avec ses personnages. Les premières minutes nous observons, comme dans un zoo, des humains qui se baladent dans un décor trop grand. Puis peu à peu, tout doucement nous les découvrons. Ce sont des êtres qui ont perdu leur humanité. Comment une famille parvient-elle à s’adapter et même à aimer leur condition ? 
Le cinéaste connu pour ses effets de style qui peuvent parfois aller jusqu’à la névrose, propose ici aussi un dispositif cinématographique entier. De longs plans séquences, des musiques infernales et le choix pendant quelques minutes de plonger le public dans le noir, avoir de montrer un instant bucolique de la vie de la famille Höss. L’horreur est pourtant présente à chaque instant, même si nous restons toujours à distance du camp. Il y a les bruits, les cris, la fumée, et presque l’odeur qui baigne l’ensemble dans une pureté morbide. Cette inquiétante étrangeté théorisée par Freud prend tout son sens. La Zone d’intérêt offre un spectacle effrayant mais passionnant. Dans sa toute dernière partie, comme lassé de montrer cette famille terrible, il fait un saut dans le temps et rappelle que les morts sont encore là, qu’ils hantent les murs.

https://youtube.com/watch?v=m6cz6xTgkIY%3Fsi%3Dw3GP91Yl8zgY2aHx%26controls%3D0
Marine Moutot

La Zone d’Intérêt
De Jonathan Glazer
Avec Christian Friedel, Sandra Hüller, Ralph Herforth
31 janvier 2024
Bac Films

Retour en haut