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Extrait : Passengers, (Morten Tyldum, 2016) Minutage : 1:30:22 – 1:37:06
Le film Passengers réalisé par Morten Tyldum, sorti en 2016 est un film de science-fiction américain réalisé d’après une nouvelle de Philip Kindred Dick, The Frozen Journey, ou aussi appelé I Hope I Shall Arrive Soon, publié en 19801. Dans un futur lointain, le vaisseau spatial auto-suffisant nommé Avalon transporte 5000 passagers en hibernation vers une nouvelle planète, Homestead II afin de fuir la planète Terre, ravagée par les êtres humains. Après une collision avec un astéroïde, une panne se déclenche et réveille accidentellement un voyageur, Jim Preston, incarné par Chris Pratt. Ce dernier va réveiller une autre passagère, Aurora Lane, interprétée par Jennifer Lawrence, avec laquelle il va devoir collaborer pour régler les nombreuses défaillances du vaisseau qui risquent de mener tous les passagers à leur perte. L’enjeu de la séquence analysée consiste à démontrer la supériorité masculine de Jim sur la prouesse technologique que représente Avalon, étant censé fonctionner sans intervention humaine. C’est grâce à de nombreux procédés techniques tels qu’un florilège de mouvements de caméra, un montage dynamique, une bande sonore dramatique et du jeu d’acteur des personnages que Jim Preston endosse le rôle de la figure héroïque masculine à qui son courage et sa capacité à prendre des risques triomphent sur la puissance impersonnelle de la machine.
Pour cette analyse, la séquence qui retiendra notre attention est celle où Jim Preston, le protagoniste, affronte le réacteur défaillant du vaisseau. Jim effectue une sortie dans l’espace pour ouvrir manuellement l’obturateur, afin de sauver les passagers endormis. Dès le début, il s’impose comme le seul individu capable de résoudre la crise. Il énumère ses futures actions et donne des instructions brèves et claires à sa partenaire de voyage, Aurora. Son ingéniosité est rapidement mise en évidence par sa capacité à transgresser les limites de la technologie. Il parvient à créer manuellement un bouclier thermique qui rappelle sa profession de mécatronicien mais renvoie également à une dimension de combat plus traditionnelle, basé sur la force. Non seulement Jim surpasse la technologie mais surtout il la maîtrise. De plus l’opposition d’échelle accentue la disproportion entre l’homme petit et vulnérable et le réacteur, immense et imposant. Ce contraste visuel est régulièrement utilisé dans de nombreux films tels que I, Robot (2004) ou Transformers 2, Revenge of the Fallen (2009) qui intègrent aussi le combat de l’homme contre une entité plus grande et plus puissante que lui. Le rythme de montage devient de plus en plus rapide à mesure que Jim s’approche du réacteur et s’ensuit d’une alternance de plan entre Aurora qui observe, impuissante dans la salle de contrôle et Jim face à des conditions extrêmes. On peut facilement établir un lien entre Aurora qui souffre en se plantant un débris dans le bras et Jim qui souffre de la chaleur intense qui l’envahit lors de l’ouverture de l’orifice. Cependant, le degré de douleur à surmonter n’est pas le même. Jim est donc représenté comme le seul à pouvoir supporter une telle souffrance. Comme mentionné dans la Postface de Klaus Theweleit, paru en 2008, le héros masculin ne meurt pas et supporte une température considérée comme intolérable pour l’homme, tout en bravant les flammes qui jaillissent. Il en vient ainsi à maîriser les fluides intérieurs et extérieurs.


Lors de son combat, les éclairages rouge et orangés des flammes contrastent avec les surfaces froides et métalliques du vaisseau, symbolisant la domination de la nature par le feu sur la mécanique. Cette scène est intensifiée par de nombreux gros plans sur le visage des acteurs, traduisant la concentration et la détermination ainsi que l’effort physique exacerbé de Jim lors de son affrontement avec la vague de chaleur du réacteur. A contrario, Aurora adopte un sentiment d’effroi et d’impuissance face à la situation où elle ne peut qu’être spectatrice de la confrontation directe, presque corporelle entre l’homme et la machine. Avant le départ de Jim, elle pleure et verbalise le fait qu’elle ne peut pas vivre seule sur le vaisseau sans lui, de la même manière que le personnage de Mikaela dans Transformers 2, Revenge of the Fallen (2009) dit à Sam qu’elle a « besoin de lui ». Ce moment de subordination est souligné par ce personnage féminin fort qui abdique face au personnage masculin et on observe une concession du pouvoir de l’un à l’autre2. Finalement, la bande sonore qui accompagne la séquence amplifie la tension dramatique de la séquence et met également les actions héroïques de Jim en valeur. Les bruits mécaniques tels que les bips d’alerte, les vrombissements de surchauffe soulignent la dangerosité et l’agressivité accrue de la technologie qui s’opposent aux soufflements et grognements animaliers de Jim. La musique réalisée par le compositeur, Thomas Newman, intègre des instruments à corde et des percussions rapides qui accompagnent la montée en tension. Lorsque Jim affronte la vague de chaleur, la musique laisse place aux bruits de la machine, avant de revenir de manière orchestrale, soulignant le triomphe imminent de Jim. Ce choix musical reprend les codes de représentation cinématographique du combat classique comme par exemple, dans Gladiator (2000), lors de l’affrontement dans l’arène.


Pour conclure, l’essence de cette séquence réside dans les nombreux procédés techniques qui se complètent afin de représenter Jim Preston comme la figure masculine, indispensable et héroïque qui est capable de se mesurer et de triompher face à la technologie grâce à son courage, son ingéniosité et sa capacité à prendre des risques, qualités que les machines ne possèdent pas. Aurora est la protagoniste féminine qui contribue à magnifier les qualités du héros, tout en apportant une dimension émotionnelle et morale qui va renforcer son statut de sauveur. En reprenant tous les codes des films de science-fiction, Passengers dévoile une technologie constituée de propriétés contraires à l’affirmation d’une supériorité masculine. L’échec commercial du film lors de sa sortie témoigne d’un intérêt mitigé du public, qui peut notamment s’expliquer par un certain manque d’originalité dans les thématiques abordées, celles- ci ne semblant plus répondre pleinement aux attentes contemporaines ni s’inscrire dans la remise en question d’une conception désuète de la masculinité3. Ainsi, ce décalage met en lumière la nécessité, pour les représentations cinématographiques de la masculinité de s’adapter à l’évolution des normes sociales et aux questionnements contemporains qui les accompagnent.
Louise Alberton
Sources :
1 Julien Lausson, « Passengers : Chris Pratt et J. Law en perdition dans un vaisseau [archive] », sur Numerama, 20 septembre 2016, (consulté le 25.11.24)
2 COURCOUX Charles-Antoine, cours sur la fabrique de la masculinité au tournant du XXe siècle, 10 octobre 2024, Université de Lausanne.
3 TRAVERS Peter, « ‘Passengers’ Review: Pratt, Lawrence Sci-Fi Romance Isn’t Worth the Trip », dans Rolling Stone.com, 20 décembre 2016, (consulté le 25.11.24)
Filmographie
Gladiator, Ridley Scott, 2000
I, Robot, Alex Proyas, 2004.
Transformers 2, Revenge of the Fallen, Michael Bay, 2009
Passengers, Morten Tyldum, 2016.
SOMMAIRE
Introduction : la propagande au cinéma
LA SECONDE GUERRE MONDIALE
Le cinéma au service du nazisme : Leni Riefenstahl
La propagande chez les Alliés
Le régime de Vichy : quand le cinéma participe à la construction d’un nouvel ordre politique
LA GUERRE FROIDE
Hollywood contre Moscou : le cinéma au cœur de la Guerre froide
La CIA et le cinéma
L’utilisation du cinéma par Mao pour construire un nouvel imaginaire collectif
ÉPOQUE CONTEMPORAINE
Hollywood et le soft power
Quand la distribution devient un enjeu idéologique
Les Réseaux sociaux et l’IA
ARTICLES PÉDAGOGIQUES
Analyse d’extrait de Passengers (2016) : Masculinité et technologie dans le cinéma américain
Le Montage – Analyse de “l’effet Koulechov”
La Musique
Analyse d’extraits : Le Triomphe de la volonté de Leni Riefenstahl
Analyse d’une œuvre : 1984 de George Orwell adapté par Michael Radford
Les procédés de la propagande
