[DOSSIER] Jane Austen au cinéma : les rapports de pouvoir

Portrait de Jane Austen

Temps de lecture : 13 min

L’autrice anglaise Jane Austen fait entièrement partie de la culture populaire et est l’une des écrivaines les plus adaptées, encore aujourd’hui. En effet, une nouvelle version de Raison et Sentiments sort au cinéma le mercredi 23 septembre 2026, tandis que Netflix prévoit la sortie d’une série autour d’Orgueil et Préjugés à la fin de l’année.

Née dans une famille de la gentry anglaise – ou petite noblesse vivant à la campagne –, elle écrit ses ouvrages au début du XIXe siècle, réputés pour leur mordant et leur ironie critique : Raison et Sentiments (1811), Orgueil et Préjugés (1813), Mansfield Park (1814) et Emma (1815). Northanger Abbey, écrit en 1803, et Persuasion sont publiés à titre posthume en 1817. De son vivant, l’autrice n’avait qu’une petite notoriété et souhaitait garder l’anonymat. Ce fut seulement dans les années 1870 que le public la redécouvre et le cinéma s’empare de son œuvre à partir des années 1940, notamment avec une adaptation librement inspirée d’Orgueil et Préjugés, avec Laurence Olivier dans le rôle de Mr Darcy. Depuis, les films et séries n’ont cessé de se succéder sur nos écrans.

À travers trois thématiques – l’argent, le mariage et la satire sociale –, parmi les nombreuses que l’on retrouve dans les livres de l’autrice, nous proposons d’explorer comment le cinéma et la télévision mettent en scène les écrits d’une des femmes les plus connues de la littérature mondiale.

Jane Austen utilise le roman pour observer les rapports de pouvoir de son époque. Beaucoup y voient des bals et des mariages, mais l’autrice anglaise prend sa plume pour critiquer, décortiquer et analyser ce qui se joue entre les femmes et les hommes de l’Angleterre de son époque. Au cinéma, de nombreuses adaptations vont se contenter de privilégier la comédie romantique au détrimentde la comédie de mœurs qu’offre Jane Austen. Ainsi, les belles robes, les regards en coin, les danses de salon, les amours qui se forment et se défont ne sont plus soumis à un regard acerbe, mais à un regard doux sur les relations amoureuses. Mais Jane Austen n’est pas tragique comme peuvent l’être les sœurs Brontë : elle est cynique, drôle et dénonce l’hypocrisie d’une classe sociale dans laquelle elle a grandi.

Se marier pour vivre : l’argent derrière les histoires d’amour

Chez Jane Austen, le mariage n’est pas toujours un mariage d’amour, mais bien souvent un mariage de raison : il y est question d’héritages, de dot, de propriété, de se marier au-dessus ou au-dessous de son rang. Rien de très romantique. Le cœur est bien souvent absent des affaires.

Si, dans Orgueil et Préjugés, l’héroïne Elizabeth Bennet refuse Mr Collins, son cousin, pour des raisons amoureuses, ce n’est pas le cas de son amie Charlotte Lucas, qui, à 27 ans, voit ses chances d’avoir une autre proposition s’amenuiser et qui est déjà une charge pour sa famille. Pourtant, Miss Bennet n’est pas dans une situation plus enviable, avec quatre autres sœurs à marier et une faible fortune à la mort de son père. Pourtant, l’autrice la dépeint comme une femme fière, mais surtout intelligente, qui ne peut pas se marier avec un homme sot et imbu de lui-même.

Dans le film de Joe Wright (2005) avec Keira Knightley dans le rôle-titre – dont les principaux reproches sont la trop grande beauté des personnages et leur style vestimentaire –, l’adaptation va centraliser son histoire autour de l’amour entre Elizabeth et Mr Darcy, sans accentuer la question de l’argent, privilégiant surtout celle des sentiments. Si les livres de Jane Austen se terminent bien, ce n’est jamais sans une petite ironie, assez bien retranscrite dans le dernier épisode de la série de la BBC sortie en 1995 : quand Elizabeth avoue à sa sœur Jane avoir commencé à tomber amoureuse de Mr Darcy, quand elle découvert la magnifique demeure de Pemberley, ce qui donne à la déclaration une petite touche de sarcasme. Les deux sœurs, en effet, se marient fort bien et l’amour peut aider quand l’un des futurs époux a 5 000 livres de rente et l’autre 10 000.

C’est question est aussi essentiel à la fin de Northanger Abbey où le Général, père de Mr Tilney congédie la jeune Catherine de l’abbaye quand il apprend qu’elle n’a pas l’argent et le prestige qu’il espérait la voir posséder. L’adaptation de 2007 va même plus loin, puisque Henry compare son père à un vampire qui a l’énergie de sa mère jusqu’à ce qu’elle meurt. Le fait qu’il l’épouse pour son argent est un fait qui a été ajouté pour rendre le Général encore plus cruel et avide de statut social – Jane Austen insistait plus sur le plaisir de cet homme a possédé une grande salle de réception, un magnifique jardin, des meubles récents et chers.

L’argent, le domaine et le prestige sontau cœur de tous ses romans. Dans Persuasion, Miss Anne Elliot est une femme qui a passé l’âge de se marier – 27 ans à l’époque – et dont l’amour de jeunesse, Frederick Wentworth, qu’elle n’a jamais oublié, revient après huit ans de séparation. Elle avait rompu leurs fiançailles, notamment sous l’influence de son entourage. Dans l’adaptation de Roger Michell (1995), il ressort fortement que le mariage n’a pas pu se faire parce que Mr Wentworth n’avait ni relations ni héritage. C’est une amie intime de la famille, Lady Russell, qui l’inciteà ne pas épouser cet homme. Le film montre bien comment la famille, particulièrement si elle est placée en haute estime sur l’échelle sociale, est plus importante que tout, mais met moins l’accent sur la dégradation sociale qu’aurait représentée un mariage avec Frederick pour Anne, et également sur le risque qu’il représentait sur le plan financier. Dans la version de Netflix (2022), l’intrigue a été gardée mais rien du reste. Le film ressemble à une comédie romantique assez classique, à la mode des Chroniques de Bridgerton, apparu sur la même plateforme fin 2020. Le procédé d’un regard face caméra et de l’héroïne qui s’exprime au public a été repris de l’adaptation de 2007 d’Adrian Shergold qui est beaucoup plus proche du roman. Dans cette version d’ailleurs, il est aussi évident qu’Anne est la seule à faire fi de la classe de ses interlocuteurs. Une séquence assez drôle montre le père et la fille ainée s’aplatir de courbettes et d’attentions à destination d’une relation familiale très élevée qui a le titre de vicomtesse douairière. Le comble du ridicule !   

Le droit de choisir : les femmes face au mariage et aux conventions

Pourtant, si le mariage est une histoire de convention, c’est aussi l’opportunité pour les femmes de choisir. Jane Austen parle de la place des femmes dans une société qui les met peu en avant hors du cercle mondain. Elles n’ont pas de travail – sauf si elles sont pauvres –, elles fréquentent un cercle restreint et dépendent énormément des hommes et de leurs relations. Le mariage peut être à la fois une solution, mais aussi une nouvelle forme de dépendance.

Dans Emma, l’héroïne n’a pas besoin du mariage pour exister socialement, et cette liberté lui permet paradoxalement de s’immiscer dans la vie matrimoniale des autres. Cela est montré de manière très pertinente dans la version de 2020 avec Anya Taylor-Joy dans le rôle-titre où elle est mordante et cruelle du fait de son statut – contrairement aux versions de 1996 où la jeune femme a déjà un caractère plus doux. Déjà riche, Emma possède une société autour d’elle suffisamment grande pour lui apporter la reconnaissance et l’importance dont elle a besoin. Elle comprend très bien ce que représente le mariage pour elle, mais aussi pour les autres. Contrairement à Harriet Smith, une jeune femme sans relations dont elle veut absolument organiser le mariage pour la faire monter dans la société, Emma ne se pense jamais amoureuse et refuse les demandes. Il est intéressant de voir que sa position dans la société attire les jeunes hommes en quête de fortune et d’ascension sociale – ce qu’elle souhaite elle-même pour la jeune Harriet. Elle refuse pourtant l’idée d’un mariage qui la ferait descendre dans l’échelle sociale, preuve que son indépendance reste profondément liée à ses privilèges. Finalement, c’est un ami d’enfance avec un large domaine qui aura sa main : de seize ans son aîné, Mr Knightley représente la constance et la boussole d’Emma pour devenir meilleure et garder son rang dans la société.

Par ailleurs, Emma Woodhouse et Elizabeth Bennet ne sont pas les seules à refuser des demandes en mariage. Outre Anne Elliot, il y a la jeune et prude Fanny Price. Sans doute l’un des romans les plus complexes, Mansfield Park met en scène beaucoup de couples qui se font et se défont autour du personnage de Fanny. C’est pour écouter ses convictions que l’héroïne repousse Henry Crawford, qu’elle pense trop inconstant. Fanny choisit malgré sa condition et son manque d’argent, de faire selon ce qu’elle pense juste. Dans le film de Patricia Rozema (1999) – une des rares adaptations connues de cet ouvrage –, Fanny est montrée à l’opposé du caractère décrit par Austen. En effet, elle est une jeune femme rebelle et farouche, qui ne se laisse pas faire. Or, dans le roman, Fanny est au contraire discrète et douce, et ne donne que rarement son avis. Elle n’est jamais dans l’action, mais dans la retenue : elle observe sans agir. La liberté de Fanny ne passe donc pas par la rébellion, mais par la possibilité de dire non. Ce qui est complexe à mettre en scène. Une série BBC de 1983 prend justement Jane Austen un peu trop à la lettre, en oubliant l’humour et le cynisme, et devient très vite ennuyeuse, à l’image de ce que beaucoup pensent de Fanny Price.

Sous les robes et les bals, une satire sociale féroce

L’écrivaine propose toujours de regarder sous le vernis : elle moque les puissants et le snobisme d’une classe moribonde qui ne tourne qu’autour d’elle-même. En regard de cela, elle utilise beaucoup l’ironie pour décrire les différents protagonistes. Ses héroïnes sont en général des femmes avec des capacités de discernement, d’honnêteté et d’intelligence qui les placent au-dessus de cela. Elle semble vouloir guider les jeunes lectrices de ses livres. Pourtant, cela peut paraître péremptoire et donner l’impression de donner une morale à des romans qui souhaitent aussi montrer les travers d’une bourgeoisie qui se sent souvent trop puissante et peu respectueuse, avec humour.

Parmi les ouvrages de Jane Austen dont l’intrigue même est une critique d’un genre très connu se trouve Northanger Abbey, dont la protagoniste dévore les romans gothiques. Quand Catherine Morland se retrouve à loger dans la fameuse abbaye du titre, des séquences pleines d’espièglerie montrent comment son imagination s’emballe sur des détails qui se révèlent souvent très insignifiants. Véritable plaidoirie pour la retenue, mais aussi réflexion sur les préjugés que les personnages entretiennent tout au long du roman, le livre va même directement donner des conseils à ses lectrices. Dans l’adaptation de 2007, le début commence presque comme dans le livre avec une voix off qui se veut omnisciente. Les fantasmes dus aux lectures de la jeune Catherine sont représentés par un procédé cinématographique : le réalisateur assombrit l’image pour la rendre plus trouble. Le film reste sur le mode de la parodie qu’utilise l’autrice.

Outre des situations risibles, les livres possèdent de nombreux personnages insupportables, souvent adoucis dans les films. L’une des mères les plus agaçantes est Mrs Bennet. En effet, cette femme a cinq filles à marier, ce qui est une source d’irritation pour ses nerfs, comme elle le répète à longueur de journées. Dans la série de la BBC, dans Orgueil et Préjugés, l’actrice Alison Steadman parvient à la perfection, avec une voix haut perchée, à toucher nos nerfs à nous. Ce qui n’est pas le cas dans la version de 2005. Tout comme leur cousin Mr Collins, incarné par David Bamber pour la BBC, est particulièrement gênant et ridicule. Ses mimiques et ses saluts qui se veulent charmeurs sont glaçants. La série prend évidemment le temps de développer ces personnages secondaires qui sont essentiels à l’œuvre de l’autrice, qui fait reposer une grande partie de sa critique sur elles et eux. En faisant cela, elle montre l’envers du décor : des mariages peu heureux ou mal assortis, une société faite de faux semblants et d’hypocrisie, où un titre a plus d’importance que le caractère.

Pourtant, si elle se concentre essentiellement sur les relations et le jeu entre aristocratie, gentry et bourgeoisie anglaise, elle n’est pourtant pas dénuée d’intérêt pour ce qui se passe dans le monde de son époque. Mais ce n’est pas ce qui l’intéresse directement : ce seront souvent des remarques au détour d’une phrase. De nombreux films ont ajouté le contexte historique de l’époque de Jane Austen, que ce soit les guerres napoléoniennes dans Persuasion de Roger Michell (1995). L’un des exemples les plus parlants est dans le film Mansfield Park (1999), où l’esclavage est mis en avant, à tel point que la pudeur et la droiture de Fanny Price dans le livre disparaissent pour laisser place à une jeune femme qui se bat pour ses idéaux. Loin d’une jeune femme timide et réservée, qui n’a rien d’une héroïne, l’interprétation de Frances O’Connor donne à voir une femme farouche, espiègle et très intelligente. En adaptant de cette manière ce roman, la cinéaste Patricia Rozema propose une version féministe et engagée du personnage. Dans le roman, la question de l’esclavage apparaît de manière très indirecte. Lorsque Fanny interroge Lord Bertram sur ses activités à Antigua, Austen ne développe pas davantage cette question. Patricia Rozema choisit au contraire d’en faire un élément majeur de son adaptation.

À force de privilégier la romance, certaines adaptations passent à côté de ce qui faisait l’essence de Jane Austen et de ce qui la rendait subversive : son humour, son regard de classe et son attention très concrète aux rapports de pouvoir. Évidemment, les films et les séries le mentionnent ou en font état, mais bien peu le montrent comme un enjeu essentiel. Même dans l’adaptation de Persuasion (2007), la fin va à l’opposé du caractère et de l’esprit du roman, alors qu’il se voulait assez fidèle par beaucoup d’autres aspects. Peut-être est-ce justement là que réside la modernité de Jane Austen : elle n’a pas besoin de faire de ses héroïnes des femmes qui rejettent toutes les conventions pour interroger celles-ci. Elles les connaissent, les subissent parfois, et cherchent surtout à y trouver une place sans renoncer entièrement à leurs convictions. Derrière les bals et les histoires d’amour, Austen observe ainsi une société où l’argent détermine les choix, où le mariage organise les rapports de pouvoir et où le rang social pèse jusque dans les relations les plus intimes.

Dans un prochain article, nous verrons comment les cinéastes se sont amusé·es à transposer les histoires de Jane Austen dans d’autres époques ou contextes, comme Clueless d’Amy Heckerling (1995), adapté d’Emma, ou encore Le Journal de Bridget Jones de Sharon Maguire (2001), inspiré d’Orgueil et Préjugés. Nous nous intéresserons également à la manière dont la vie de l’autrice a nourri l’imaginaire des cinéastes et donné naissance à de nombreux films.

Marine Moutot

Bibliographie :
Raison et Sentiments (1811)
Orgueil et Préjugés (1813)
Mansfield Park (1814)
Emma (1815)
L’Abbaye de Northanger (1818)
Persuasion (1818)

Filmographie
Mansfield Park, mini-série télévisée de David Giles, BBC (1983), vu un épisode sur les six
Raison et Sentiments d’Ang Lee (1995)
Orgueil et Préjugés, mini-série télévisée de Simon Langton, BBC (1995)
Persuasion de Roger Mitchell (1995)
Emma, l’entremetteuse de Douglas McGrath (1996)
Emma de Diarmuid Lawrence (1996)
Mansfield Park de Patricia Rozema (1999)
Orgueil et Préjugés de Joe Wright (2005)
Persuasion d’Adrian Shergold (2007)
L’Abbaye de Northanger de Jon Jones (2007)
Raison et Sentiments, mini-série de John Alexander, BBC (2008)
Love & Friendship de Whit Stillman (2016)
Emma d’Autumn de Wilde (2020)
Persuasion de Carrie Cracknell (2022)

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