[CINEMA] Perfect days

Temps de lecture : 8 min

Tout commence par une proposition d’une société de production japonaise : réaliser des courts-métrages au Japon autour d’un “projet social extraordinaire”. Le réalisateur allemand Wim Wenders aurait carte blanche et pourrait demander la meilleure distribution possible. Nostalgique d’un pays qu’il aime, le cinéaste est intrigué, surtout que le projet social en question consiste à montrer l’architecture et la place des toilettes dans l’espace public. Il accepte, mais plutôt que de tourner quatre courts-métrages en quatre jours, il propose une seule histoire, centrée sur un unique personnage, sorte d’ange gardien du quotidien que la caméra suivrait pendant dix-sept jours.
C’est ainsi qu’est né le surprenant et touchant Perfect Days, qui a valu à Koji Yakusho le Prix d’interprétation masculine au Festival de Cannes 2023.

Nous suivons pendant deux semaines le quotidien d’Hirayama, agent d’entretien des toilettes du quartier de Shibuya à Tokyo. Au fil des jours et des rencontres, nous apprenons à découvrir cet homme simple et heureux.

Un film que nous vous invitons à (re)découvrir, pour voir un Tokyo magnifié par les musiques des groupes de rock américains et anglais des années 1970-1980.

Pourquoi voir ce film ?

Pour sa douceur
Une feuille qui bruisse au souffle du vent, une lumière qui se reflète sur un mur, le silence d’un moment… La langue japonaise a inventé un mot pour parler de ces petits instants : komorebi. Le film le montre à la perfection. Si Hirayama devait être résumé en une seule phrase ce serait : vivre l’instant présent.
Autour de lui, le monde s’arrête pour lui permettre de savourer les bonheurs simples de la vie. À travers son regard doux et humain, nous découvrons une autre manière d’habiter le quotidien. Chaque rencontre devient une promesse unique, chaque moment une source d’émerveillement. L’incongruité de la vie se transforme en trésors précieux : un homme qui danse dans un parc, un bout de papier trouvé dans un toilette qui devient une petite histoire entre deux inconnu·es…
Ce sont les autres personnages qui portent le poids des conventions : sa nièce qui souhaite échapper au carcan qu’il a fui depuis longtemps, ou son jeune collègue, qui ne gagne pas assez pour suivre le rythme effréné du Japon contemporain. Pourtant, jamais le récit ne montre un homme résigné, mais plutôt quelqu’un qui accepte la vie telle qu’elle est, sans renoncer à rêver.
La nuit, il se souvient de sa journée, de ce qu’il a vécu, vu et ressenti. La mise en scène l’illustre par des images en noir et blanc, poétiques et lumineuses. Tout dans le film nous invite à regarder le monde avec les yeux de cet être attentif, gardien discret de lieux pourtant essentiels dans la vie japonaise.

Pour son acteur principal
Pour écrire le personnage d’Hirayama, Wim Wenders trouve en Takuma Takasaki (scénariste et producteur) un allié. Ensemble, ils donnent naissance à cette fable du quotidien. Et pour l’incarner, Wenders choisit Koji Yakusho.
Ce grand comédien a marqué le cinéma japonais avec des rôles majeurs : L’Anguille de Shôhei Imamura (Palme d’Or 1997), Eureka de Shinji Aoyama, ou encore De l’eau tiède sous un pont rouge, également d’Imamura. Le public international le connaît sans doute mieux pour ses rôles dans Mémoires d’une geisha de Rob Marshall (2005) ou Babeld’Alejandro González Iñárritu (2006).
Dans Perfect Days, il prête à Hirayama son visage, ses émotions, sa retenue. Tantôt fermé, tantôt lumineux, il incarne toutes les nuances d’un homme solitaire dont l’intériorité est nourrie par la beauté du monde extérieur. Il fallait un acteur capable de subtilité et de délicatesse : Koji Yakusho s’y révèle magistral.

Pour sa bande musicale
Pour rythmer cette vie faite de petits instants, le cinéaste s’appuie sur la musique, qui vient ponctuer avec malice ou mélancolie le quotidien d’Hirayama. Passionné de photographie et de musique, celui-ci possède une collection impressionnante de cassettes qu’il écoute chez lui ou dans sa voiture de fonction.
Les chansons accompagnent Tokyo au petit matin ou dans un quartier résidentiel en fin de journée. Le soleil colore le ciel d’orange, la ville est encore déserte, comme si le monde n’appartenait qu’à lui. Velvet Underground, Otis Redding, Patti Smith, les Kinks ou Lou Reed se succèdent et révèlent le côté rebelle d’un homme que l’on devine issu d’un milieu privilégié. De rencontres en confrontations, les souvenirs resurgissent et nous comprenons qu’il a fait un choix radical pour en arriver là.
Le titre du film est d’ailleurs emprunté à une chanson de Lou Reed. Impossible de ne pas se laisser emporter par ces airs intemporels.

Avec Perfect days, Wim Wenders signe une oeuvre qui questionne notre rapport au temps et à la simplicité, tout en rendant hommage à la dignité des vies invisibles.

Point d’histoire : Wim Wenders au Japon

Wim Wenders nourrit depuis longtemps une relation profondément intime avec le Japon Ce lien remonte aux années 1970, époque où il découvre le cinéma d’Ozu, dont il admire la façon de capter le quotidien et la simplicité apparente derrière laquelle se cache une grande profondeur.

En 1983, Wenders entreprend un voyage à Tokyo pour retrouver les traces du cinéma d’Ozu, qui avait filmé la ville plusieurs décennies plus tôt. Ce périple donne naissance au documentaire Tokyo-Ga (1985), un film-essai dans lequel il interroge non seulement le fil des images — les lieux, les gens, les objets — mais aussi le contraste entre le Tokyo moderne et le Tokyo d’Ozu. Le film interroge la mémoire visuelle, les changements urbains, et la façon dont une ville peut conserver ou perdre ce qui la rend unique.

Avec Perfect Days, Wenders semble revenir à ces préoccupations : le temps suspendu, la beauté des petites routines, l’attention portée à l’ordinaire, le silence et le respect du détail. Le film adopte un style minimaliste — qui rappelle Ozu — non seulement dans son récit mais dans la manière de filmer : les cadrages simples, l’aspect humble des gestes, la mise en valeur des espaces qu’on ne remarque pas habituellement. 

En 2022, l’Association japonaise des arts lui remet le prix Nobel des arts, manière de marquer ce lien qui unie le cinéaste allemand au pays du soleil levant. 

Pour aller pour loin, je vous conseille : 
Tokyo-ga, Wim Wenders, 1985 

Marine Moutot

Perfect days
Réalisé par Wim Wenders
Avec Koji Yakusho, Tokio Emoto, Reina Ueda
Drame, Allemagne, Japon, 2h05
Haut et court
Sortie le 29 novembre 2023
Disponible sur UniversCiné, Cinémutins, FILMO, ARTE Boutique

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