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Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes et au Festival d’animation d’Annecy en Compétition l’Officielle, le quatrième long-métrage du réalisateur québécois Félix Dufour-Laperrière aborde la question du militantisme et de ses limites. La mise en scène et les dialogues sont nourris par des symboles forts qui viennent sans cesse remettre en question les attentes du public.
Nous suivons Hélène qui, accompagnée de ses compagnons et compagnes de combat, prépare un attentat contre de riches propriétaires pour tenter de bouleverser l’ordre établi. Mais rien ne se passe comme prévu et Hélène s’enfuit, laissant ses camarades mourir. Manon vient la hanter et lui offre une seconde chance : elle peut retenter l’action avec ses ami·es ou rentrer chez elle.
Pourquoi voir le film ?
Pour son questionnement autour du militantisme
L’histoire pourrait se dérouler dans les années 1970/80 au moment des mouvements armés en Europe ou pendant le Front de libération du Québec, mais elle pourrait aussi se transposer aujourd’hui dans les combats écologistes. Hors du temps, les luttes pour un monde différent et meilleur questionnent la permanence des rapports de force. Les riches contre les pauvres, l’être humain contre la Nature, les dominant·es contre les dominé·es.
Les longues discussions qu’Hélène entretient avec les autres protagonistes – en l’occurrence ses ami·es décédé·es – soulèvent des questions essentielles que chacun·e peut se poser, qu’iels aient ou non participé à une résistance armée. Jusqu’où aller dans l’engagement militant ? Et pourquoi ? Faut-il donner la mort pour permettre la vie ? Quelles répercussions ? Mais aussi : quelle possibilité d’un avenir meilleur, où les humains se soulèveraient contre les puissants et où la Nature retrouverait sa souveraineté ? Et surtout, être capable d’aller jusqu’au bout.
Le récit place au centre les interrogations d’Hélène et de Manon dans un duel verbal qui garde toujours le spectateur et la spectatrice en éveil. La tentation d’un instant de paix dans un monde en affrontement est grande pour Hélène, qui a vu mourir son amant et ses ami·es sous ses yeux. Le cinéaste, également scénariste et monteur du film, interroge aussi les liens amicaux et amoureux. Plus qu’une supposée lâcheté d’Hélène, il met en avant une dualité face à une action irréversible : donner la mort à quelqu’un, c’est aussi perdre une part de la sienne. La dernière partie de La Mort n’existe pas invite à espérer un monde meilleur, mais aussi à réfléchir aux conséquences insoupçonnées de nos actes.
Pour sa mise en scène inventive
Le cinéaste exploite l’animation dans toute sa richesse et dans toutes ses potentialités pour offrir un film visuellement saisissant. Entièrement réalisé à la main sur tablette graphique, le film propose des dessins qui questionnent autant que les paroles et dialogues des protagonistes. La mise en scène recourt à des métaphores – plus ou moins pertinentes – mais qui marquent par leur force visuelle.
Les personnages se fondent parfois dans les couleurs du décor (ou s’en détachent radicalement) et évoluent au rythme du récit. Les êtres humains font partie de la vie au même titre que la nature et les animaux, et leurs actions entraînent des conséquences. Iels ne se détachent plus du décor mais prennent part à la vie ; Hélène et Manon se rapprochent progressivement de la Nature, de leur instinct sauvage, au fur et à mesure qu’elles s’enfoncent dans les débats métaphysiques de l’engagement et des choix à accomplir.
Accessible malgré la dureté des questionnements qu’il soulève, La Mort n’existe pas est une œuvre stimulante et profonde.
Point d’histoire : Le Front de libération du Québec (FLQ)
Le Front de libération du Québec, plus connu sous le sigle FLQ, est un mouvement indépendantiste et révolutionnaire actif principalement dans les années 1960 et 1970. Inspiré par les luttes de décolonisation et les mouvements révolutionnaires internationaux, le FLQ revendiquait l’indépendance du Québec et la mise en place d’une société socialiste.
Ses membres ont mené une série d’actions violentes : attentats, vols, et enlèvements, dont le plus marquant fut la crise d’Octobre 1970, avec l’enlèvement du diplomate britannique James Cross et l’assassinat du ministre québécois Pierre Laporte. Ces événements ont entraîné l’instauration de la Loi sur les mesures de guerre par le gouvernement canadien, marquant un tournant dans l’histoire politique du Québec.
Aujourd’hui, le FLQ reste un sujet sensible et controversé : considéré par certain·es comme une lutte légitime contre l’oppression, et par d’autres comme une organisation terroriste, il symbolise les tensions autour de l’indépendance et de la justice sociale au Québec.
Pour aller plus loin, je vous conseille :
Les ouvrages autour du Front de libération du Québec
FLQ : Histoire d’un mouvement clandestin, Louis Fournier, 1982
Le FLQ dans la cinématographie québécoise : Le Front de libération du Québec en 250 œuvres (2023–2024), Sylvain Garel
Les films autour des luttes armées
Traître sur commande (The Molly Maguires), Martin Ritt, 1970 avec Sean Connery autour d’une société qui sabotait les mines de charbon, et séquestrait des industriels pour avoir plus de droits.
La Bande à Baader (Der Baader Meinhof Komplex), Uli Edel, 2008 autour de l’organisation révolutionnaire d’extrême gauche ouest-allemande, la Fraction armée rouge (RAF).
Colonia, Florian Gallenberger, 2015 aborde la répression au Chili sous Pinochet et les réseaux militants autour
No, Pablo Larraín, 2012, pour voir une autre manière de lutter contre les régimes autoritaires
Marine Moutot
La Mort n’existe pas
Réalisé par Félix Dufour-Laperrière
Avec Zeneb Blanchet, Karelle Tremblay, Mattis Savard-Verhoeven
Animation, Canada, France, 1h12
UFO Distribution
Sortie le 1er octobre 2025
