
Temps de lecture : 9 min
Depuis 2013, le Festival Lumière dédie l’une de ses rétrospectives au travail d’une réalisatrice. Cette histoire permanente des femmes cinéastes a permis au cours des dernières années de découvrir les œuvres d’Ida Lupino, de Larissa Chepitko, de Kinuyo Tanaka, de Mai Zetterling ou encore d’Ana Mariscal. Cette édition a entraîné le public en Norvège, sur les traces d’Anja Breien (à laquelle le Festival La Rochelle avait déjà rendu hommage en 2003).
Selon ses propres dires, c’est en voyant Les Quatre Cents Coups de François Truffaut (1959) qu’Anja Breien se découvre une passion pour le cinéma et que naît l’envie d’en faire son métier. Née en 1940, à Oslo, elle commence ses études dans son pays natal. Néanmoins, les pays scandinaves ne disposant pas encore de grandes écoles de cinéma, elle quitte la Norvège pour rejoindre la France et plus précisément Paris où elle rentre à l’IDHEC (Institut des hautes études cinématographiques). A cette époque, les femmes sont minoritaires au sein de l’Institut et on leur refuse d’intégrer la formation “mise en scène”. Anja Breien ne fait pas exception et l’école lui propose de suivre la section “scénario”. Elle refuse. Après de longues discussions, on lui propose de passer un examen particulier qu’elle réussit sans problème. Elle intègre alors les cours de mise en scène. Pour parfaire ses connaissances, elle travaille comme scripte puis en 1966 devient assistante du réalisateur Henning Carlsen sur son film Hunger.

C’est seulement un an plus tard qu’elle se lance dans la réalisation avec un court-métrage intitulé Grandir (Vokse opp) qui revient sur la terrible peste noire qui frappa la Norvège au 14ème siècle.
En 1971 sort Le Viol (Woldtekt), son premier long-métrage de fiction qui suit de manière presque documentaire l’enquête et le procès d’un jeune homme accusé de viol ; il est aussi l’occasion pour Anja Breien d’exposer une critique du système judiciaire de son pays. Le film, projeté à la Quinzaine des réalisateurs au Festival de Cannes en 1971, marque le début de ce que certains nommeront “le néoréalisme norvégien” et lance la carrière de la réalisatrice. Suivront neuf longs-métrages (dont cinq étaient présentés au Festival Lumière cette année). Bien que la plupart de ses œuvres soient connues en Norvège, un seul film sera distribué en France : Wives (Hustruer), sorti en 1975. Il est également celui qui rencontrera le plus de succès, menant à deux suites sorties respectivement en 1985 (Wives – Ten Years After / Hustruer 10 År Etter) et 1996 (Wives III / Hustruer III). Cette trilogie permet aux spectateur-trices de suivre l’évolution de la vie de trois femmes qui se retrouvent à l’occasion d’une réunion d’anciennes élèves. Sur plusieurs décennies, Anja Breien montre l’évolution du statut de la femme en Norvège et dresse le portrait de femmes libres et indépendantes.
A travers ses films suivants, Anja Breien continue de dresser le portrait d’une société hypocrite et profondément misogyne et patriarcale, notamment avec son film Persécution (Forfølgelsen, 1981) dans lequel une femme indépendante est accusée de sorcellerie dans la Norvège au 14ème siècle.
Par la suite, la réalisatrice rencontre de plus en plus de mal à financer ses projets et retourne vers le format du court métrage qu’elle affectionne particulièrement. Elle s’intéresse ainsi au peintre Edvard Munch (Visages / Ansikter, 1969), aux réminiscences du passé (Voir un bateau naviguer / Å se en båt med seil, 2000) et prolonge sa réflexion sur les défauts du système pénitentiaire norvégien (Les Murs autour de la prison / Murer rundt fengselet, 1972).
Depuis 2012, Anja Breien ne réalise plus de films mais, les festivals mettent en avant son travail afin de redonner à cette artiste la place qu’elle mérite au sein de l’histoire du cinéma Norvégien et ainsi mondiale. Bien que sa filmographie soit parsemée de films de genres variées et que ses scénarios prennent pour arrière plan des époques diverses, son oeuvre est traversée par l’envie de montrer et d’accompagner la libération des femmes.
Critique de Wives, 1975

Une réunion d’anciennes élèves est l’occasion pour Kaja, Mie et Heidrun de se retrouver pour la première fois après des années. Les discussions et les confessions intimes autour d’un verre mènent à la décision soudaine de s’échapper à Stockholm. Entre les responsabilités et les désirs, loin de leurs familles et des rôles imposés par la société, les amies s’interrogent sur leurs vies de femme
C’est en voyant le film Husbands de John Cassavetes (1970) qu’Anja Breien voit naître l’idée de son prochain film : une réponse féminine au long-métrage américain. A cette époque, elle travaille au théâtre et demande à trois comédiennes qu’elle côtoie de participer à l’écriture du scénario. Wives est avant tout un travail collectif – un fait totalement revendiqué par la réalisatrice – mais aussi d’improvisation. Pour les aider à trouver leur personnage, Anja Breien demande à ses actrices ce qu’elle ferait de leur vie si elles n’avaient pas choisi le théâtre. De là, naissent les trois personnages : Kaja, Mie et Heidrun. Chacune a suivi un chemin différent mais lorsqu’elles se retrouvent, après des années, à cette réunion d’anciennes élèves, elles décident de faire un bout de chemin ensemble.
La caméra d’Anja Breien suit leurs déambulations dans les rues, dans les restaurants et les cafés. Elle laisse le temps aux actrices de vivre les scènes, de les faire évoluer à leur rythme. Les spectateur-trices peuvent observer attentivement, comme les protagonistes, cette société dans laquelle tout semble réglée comme une pendule et dans laquelle chacune joue le rôle qu’on lui a attribué. A la fois amusées et parfois désabusées, les trois amies tentent de briser les règles, d’inverser les rôles comme dans une scène hilarante pendant laquelle elles se mettent à draguer les hommes.
Avec des plans rapprochés, Anja Breien invite le public à prendre part aux jeux et à la réflexion qui germent dans l’esprit des trois héroïnes. Sont-elles heureuses avec la vie qu’elles ont décidé de mener ? Cette vie, l’ont-elles réellement choisi ou ont-elles simplement voulu répondre à ce que la société attendait d’elles ? Que se passera-t-il quand cette sortie entre amies prendra fin ? Doit-elle d’ailleurs prendre fin ? Avec ces questions sous-jacentes, Anja Breien montre parfaitement la difficulté – si ce n’est l’impossibilité – pour les femmes dans les années 70, de savourer pleinement la liberté à laquelle elles aspirent. Trois ans après la sortie du film, ka loi autorisant l’avortement en Norvège sera voté, tout comme la loi sur l’égalité des sexes.
Camille Dubois du Boulevard des films
