
Temps : 7 min
Cinéaste iranienne de films documentaires et de fiction, Sepideh Farsi veut voir Gaza par elle-même. En avril 2024, elle tente de rentrer à Rafah en passant par Le Caire, mais se retrouve bloquée à la frontière, due au blocage d’Israël. Elle rentre alors en contact avec des Gazaoui-es qui ont réussi à sortir du pays. Elle est alors mise en lien avec Fatma Hassona, une photojournaliste qui est encore dans la bande de Gaza avec sa famille. Pendant un an, elles échangeront régulièrement autour des conditions de vie là-bas, jusqu’à la mort de la jeune femme et de sa famille le 15 avril 2025, alors qu’elle venait d’apprendre que le documentaire avait été sélectionné au Festival de Cannes dans la sélection ACID.
Le dispositif du film est simple : Sepideh filme les échanges vidéo avec Fatma, dont le sourire illumine l’écran. Les dates apparaissent sobrement, le tout est entrecoupé d’extraits télévisés de journalistes du monde entier qui parlent de Gaza, mais aussi de photos et de textes de Fatma.
Pourquoi voir ce film ?
Un témoignage unique
Put your hand on your soul and walk est un message d’espoir. La situation de Fatma, de sa famille et de ses ami-es est catastrophique et pourtant le sourire de Fatma quitte rarement son visage. Elle ne peut pas s’habituer aux massacres et, en même temps, elle doit vivre dans l’impensable. Le plus surprenant, et sans doute le plus intelligent du film, est le montage entre la télévision et le ton impassible des présentateur-trices qui parlent de Gaza et la vie que nous partage Fatma par l’intermédiaire de Sepideh Farsi.
Au milieu de la guerre et des chiffres des mort-es toujours plus élevés, nous entendons la voix d’une poétesse au milieu de cet enfer. Tout cela paraît tellement déconnecté de ce qu’on entend à la télévision. C’est comme si on oubliait que derrière les choix du Hamas — qui veut dire littéralement « Mouvement de résistance islamique » et qui gouverne Gaza depuis 1987 — et les prises de position colonialistes de Benyamin Netanyahou, il y a des femmes, des hommes et des enfants. Iels vivent un quotidien fait de privations : manque de nourriture, difficulté à se déplacer, et surtout la peur permanente qu’une bombe israélienne tombe.
Plusieurs fois pendant les appels, nous entendons les avions et, surtout, nous voyons des bombes détruire des bâtiments où vivent des familles. Une école qui avait été transformée en lieu de refuge est détruite. Des voisins assassinés, des familles décimées. La parole de Fatma est essentielle, car elle permet de prendre du recul sur ce qui se passe dans une guerre — n’importe quelle guerre. Ce ne sont pas les politiques qui souffrent, mais bien le peuple qui, depuis des décennies, n’est ni représenté ni écouté. En lui laissant la parole, ce documentaire devient une pièce à conviction que le monde est malade.
Fatma est aussi le miroir de ce qu’a vécu Sepideh en Iran pendant la révolution. À travers le témoignage et les photos que Fatma lui envoie, la réalisatrice raconte aussi de son propre vécu.
Un message d’espoir
Pourtant, tout n’est pas sombre. En fait, Fatma garde le sourire, elle est heureuse d’avoir, à l’autre bout du monde, une femme qui l’écoute et lui parle d’une autre vie. Autre chose est possible. Derrière les murs de sa prison, Fatma peut encore rêver. Et d’ailleurs, elle n’arrête jamais de rêver : de la fin de la guerre, déjà, mais aussi de voir Téhéran, de voyager, d’aller dans un parc d’attractions. Oublier que son monde n’est que ruines.
Elle partage ce qui l’entoure : des images de la destruction, les visages qu’on ignore. Mais elle parle aussi de son passé. Nous entendons une chanson qu’elle a enregistrée il y a deux ans, un poème qu’elle a écrit, ses anciennes photos. Elle n’est pas seulement une image, elle est une personne réelle.
Chaque appel est d’ailleurs une attente : va-t-elle répondre ? Et la douloureuse question : est-elle encore en vie ? Au fur et à mesure, surtout, nous voyons les privations qui se dessinent sur son visage. Le manque de nourriture l’affaiblit, mais aussi la rend plus distraite. Elle n’arrive plus à se concentrer. Si l’anglais n’est pas sa langue maternelle, elle parvient toujours à se faire comprendre ; pourtant, certains moments sont plus compliqués.
Il y a aussi la question de l’accès à un réseau internet pour communiquer avec le monde extérieur. Fatma prend des risques à chaque instant et pourtant, à chaque « trêve », à chaque moment de négociation, il y a l’espoir de reconstruire Gaza. Elle est fière d’être une Gazaouie.
Put your hand on your soul and walk est un film hautement politique : contre les gouvernements qui cherchent à éliminer des populations à des fins véreuses, contre l’horreur du fascisme qui se déploie partout dans le monde, contre un génocide qui se produit sous nos yeux. Nous avons la chance que des témoignages existent et nous parviennent — ce qui n’est malheureusement pas le cas de toutes les guerres qui se déroulent aujourd’hui dans le monde —, il est temps d’agir pour que la liste des 232 journalistes et professionnel-les des médias tué-es à Gaza par l’armée israélienne depuis le 7 octobre 2023 (chiffre de juillet 2025) s’arrête.
Point d’histoire : L’homme qui portait ses yeux, poème de Fatma Hassona
Peut-être vais-je commencer ma mort
dès maintenant,
avant que l’homme debout devant moi
aiguise son fusil précis
et qu’il en finisse
et que j’en finisse.
Silence…
« Es-tu un poisson ? »
Je n’ai pas répondu quand la mer m’a interrogé,
et j’ignorais d’où venaient ces corbeaux
qui fondirent sur ma chair.
Aurait-il été raisonnable
si j’avais dit : oui
que ces corbeaux, tout de même,
s’acharnent sur un poisson ?
J’ai traversé
sans traverser ;
ma mort m’a traversé,
la balle du tireur m’a traversé,
et je suis devenu un ange
aux yeux d’une ville :
immense,
plus vaste que mes rêves,
plus vaste que cette ville.
Déclaration de la réalisatrice
«Ce sont les mots de Fatma Hassona (Fatem pour les intimes), dans un long poème qui s’intitule L’homme qui portait ses yeux. Un poème qui sent le soufre, sent déjà la mort, mais qui est plein de vie aussi, comme l’était Fatma, jusqu’à ce matin, avant qu’une bombe israélienne ne la fauche, elle et toute sa famille, réduisant la maison familiale en poussière.
Elle venait juste d’avoir 25 ans. Je l’avais connue par le biais d’un ami palestinien, au Caire, alors que je cherchais désespérément le moyen de me rendre à Gaza, me heurtant à des routes bloquées, pour chercher réponse à une question à la fois simple et complexe. Comment survit-on à Gaza, sous siège depuis tant d’années ? Quel est le quotidien des palestiniens sous la guerre ? Que veut effacer Israël dans ces quelques kilomètres carrés, à coup de bombes et de mortiers ? Moi, qui venais de finir un film, La Sirène, sur une autre guerre, celle entre l’Irak et l’Iran.
Alors, Fatma devint mes yeux à Gaza, et moi, une fenêtre ouverte sur le monde. J’ai filmé, saisissant les instants que nous offraient nos appels vidéos, ce que Fatma m’offrait, pleine de fougue, d’énergie. J’ai filmé ses rires et ses larmes, son espoir et sa dépression. J’ai suivi mon instinct. Sans savoir à l’avance où nous mèneraient ces images. C’est la beauté du cinéma. La beauté de la vie.
Hier, en apprenant la nouvelle, j’ai d’abord refusé d’y croire, pensant à une erreur, comme il y a quelques mois, lorsqu’une famille homonyme avait péri dans une attaque israélienne. Incrédule, je l’ai appelée, puis envoyé un message, un autre, et encore un autre.
Toutes ces existences lumineuses ont été anéanties par un doigt qui a appuyé sur un bouton, et a lâché une bombe, pour effacer une maison de plus. Il n’y a plus de doute à avoir, ce qui court aujourd’hui à Gaza n’est plus, et depuis longtemps, une réponse aux crimes commis par le Hamas le 7 octobre, c’est un génocide.»
Sepideh Farsi – Tiré du dossier de presse
Pour aller plus loin, je vous conseille :
Si vous ne regardez que les informations autour de Gaza et du génocide en cours, je vous propose de découvrir le travail de Blast autour du sujet. Ce ne sera pas joyeux, mais vous apprendrez énormément de choses.
Marine Moutot
Put Your Soul on Your Hand and Walk
Réalisé par Sepideh Farsi
Avec Sepideh Farsi, Fatima Hassouna
Documentaire, France, 1h50
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Sortie le 24 septembre 2025
