[CINÉMA] Le Pays d’Arto

Image tirée du film Le Pays d'Arto

Temps de lecture : 6 min

Pour son premier long-métrage de fiction, la documentariste Tamara Stepanyan souhaite parler de ses origines à travers l’incarnation de deux personnages féminins forts et combattants. Nous suivons Céline (Camille Cottin), une Française qui se rend en Arménie pour récupérer l’acte de naissance de son défunt mari, afin de permettre à ses enfants d’obtenir la nationalité de leur père. Sur son chemin, elle rencontre Arsiné (Zar Amir Ebrahimi), une Libano-Arménienne qui se bat pour son pays. À travers le regard de Céline, qui découvre en même temps qui était réellement son mari, nous découvrons un pays en quête de reconstruction.

Sélectionné au Festival de Locarno, Le Pays d’Arto est une fable sur une terre meurtrie, qui a tout perdu et pourrait encore tout perdre. Le passé, le présent et le futur s’y incarnent dans le destin croisé de ces deux femmes.

Pourquoi voir le film ?

Voir l’Arménie

L’Arménie, ou Hayastan, est un pays enclavé entre la Turquie, la Géorgie, l’Azerbaïdjan et l’Iran. Ce territoire montagneux a souvent été le théâtre de conflits, ses terres convoitées par ses voisins. Le film montre comment les séquelles de ces guerres ont profondément marqué les populations.

Lorsque Céline arrive en Arménie, la cinéaste choisit de filmer d’abord les gens et les lieux qui l’entourent. Céline est une observatrice : elle n’est pas venue pour comprendre le pays, mais pour accomplir une démarche administrative. Elle ne prévoit d’ailleurs de rester que deux jours. C’est lorsqu’elle découvre que son mari n’existait pas — du moins pas sous le nom qu’elle connaissait — qu’elle s’immerge dans l’histoire d’Arto, et dans celle du pays.

Issue du documentaire, Tamara Stepanyan a pris le temps, avec son co-scénariste Jean-Christophe Ferrari, de séjourner en Arménie afin de s’imprégner de son atmosphère et de mieux comprendre son pays d’origine. Ses précédents films, Village de femmes et Mes fantômes arméniens, nourrissent profondément ce récit.

Avec la cheffe opératrice Claire Mathon, elle parcourt les différents lieux de tournage afin de travailler l’image et la lumière en amont. Le film offre ainsi de magnifiques paysages, filmés dans des tons de clair-obscur qui donnent de l’épaisseur au récit et à la relation entre Céline et Arsiné.

Les traumas de la guerre

Le récit se déroule en 2021, un an après la guerre qui a vu l’Arménie perdre une grande partie des territoires autour du Karabagh, rendant cette région isolée et difficilement accessible. Les traumatismes sont encore visibles : le pays est en grande partie en ruines.

À mesure que Céline avance dans son enquête, elle découvre un pays dont elle ignorait tout. En cherchant à comprendre qui était son mari, elle apprend les différentes guerres qui ont ravagé l’Arménie, et plus particulièrement celle de 1993-1994.

L’évolution émotionnelle de Céline permet de saisir ce qu’ont vécu les soldats et les populations arméniennes au fil des années. Autour d’elle, elle entend des récits de personnes qui n’ont jamais pu faire le deuil de leurs proches, ensevelis sous les décombres ou dont les corps n’ont jamais été retrouvés. Les Arménien·nes ont tout perdu, souvent sans pouvoir se défendre.

Deux femmes pour comprendre l’Arménie

La réalisatrice tenait à montrer une femme qui lutte pour son pays. La guerre et la rébellion sont souvent perçues comme des histoires d’hommes, alors que les femmes se retrouvent fréquemment en première ligne, à la fois comme victimes et comme combattantes. Le personnage d’Arsiné incarne cette lutte. Elle fait le lien entre le passé et l’avenir : son père vit dans la région du Karabagh, territoire majoritairement arménien mais encerclé par l’Azerbaïdjan, et elle évoque aussi son désir d’enfant.

À l’inverse, Céline, parisienne en apparence éloignée de ces réalités, est une Arménienne de cœur. Elle souhaite transmettre l’identité de son mari à ses enfants. Elle découvre un pays meurtri, mais aussi des personnes chaleureuses, solidaires, et profondément marquées par la peur d’une nouvelle guerre. Après la colère et l’incompréhension, viennent l’incertitude et le doute. Céline ressent alors une culpabilité profonde : celle de ne pas avoir su voir qui était réellement son mari, ni les traumatismes qu’il portait.

Pour incarner ces deux protagonistes, Tamara Stepanyan s’est entourée de deux grandes actrices, fortement investies dans le projet. Zar Amir Ebrahimi, actrice iranienne contrainte de fuir son pays et aujourd’hui avec la nationalité française, a reçu le Prix d’interprétation féminine à Cannes pour Les Nuits de Mashhad d’Ali Abbasi. La réalisatrice a écrit le rôle d’Arsiné en pensant à elle. C’est également Zar Amir Ebrahimi qui a suggéré Camille Cottin pour incarner Céline. L’actrice française s’est, elle aussi, pleinement investie dans le film, travaillant étroitement avec la cinéaste et sa partenaire de jeu. Autour d’elles, une équipe majoritairement arménienne a participé au tournage, renforçant l’ancrage du film dans son territoire.

Le Pays d’Arto est un film de transmission, de mémoire et de résistance. À travers une quête intime, Tamara Stepanyan raconte l’histoire d’un pays blessé, mais encore debout. En donnant la parole aux femmes et en filmant les cicatrices laissées par la guerre, elle rappelle que les conflits ne s’achèvent jamais avec les traités : ils continuent de vivre dans les corps, les silences et les héritages. Un premier film de fiction d’une grande justesse, qui fait du cinéma un acte de mémoire et de reconstruction.

Point d’histoire : L’Arménie

L’histoire contemporaine de l’Arménie est profondément marquée par des conflits répétés, en particulier autour de la région du Haut-Karabagh. Après l’effondrement de l’Union soviétique, une première guerre éclate entre 1988 et 1994 opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Le conflit, particulièrement violent entre 1993 et 1994, se solde par une victoire arménienne, mais au prix de dizaines de milliers de morts et de centaines de milliers de déplacé·es. Le Karabagh devient alors un territoire de facto contrôlé par les Arménien·nes, sans reconnaissance internationale, plongeant la région dans une instabilité durable. Cette situation explosive aboutit, en 2020, à une nouvelle guerre éclair de six semaines. Soutenu militairement par la Turquie, l’Azerbaïdjan reprend une grande partie des territoires perdus, infligeant à l’Arménie une défaite traumatique. Ce conflit ravive des blessures encore ouvertes, provoque un nouvel exode et laisse une population profondément marquée par le sentiment d’abandon, de deuil et de dépossession. Ces guerres successives ont façonné l’identité du pays, nourrissant une mémoire collective faite de résistance, de pertes et d’un combat constant pour la survie.

En septembre 2023, une offensive militaire fulgurante de l’Azerbaïdjan met un terme à l’existence de facto du Haut-Karabagh arménien. En quelques jours, plus de 100 000 Arménien·nes fuient la région, laissant derrière eux terres, maisons et mémoire, dans ce qui est vécu comme un nouvel arrachement historique.

Le film se situe avant septembre 2023, en 2021 pour montrer l’attachement des Arménien·nes à cette région.

Marine Moutot


Le Pays d’Arto
Réalisé par Tamara Stepanyan
Avec Camille Cottin, Zar Amir Ebrahimi, Shant Hovhannisyan
Drame, France, Arménie, 1h44
Pan distribution
Sortie le 31 décembre 2025

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