[CINÉMA] Allah n’est pas obligé

Allah n'est pas obligé

Temps de lecture : 6 min

Présenté au Festival international du film d’animation d’Annecy, Allah n’est pas obligé suit le parcours de Birahima. Cet orphelin guinéen d’une dizaine d’années raconte, à l’aide de quatre dictionnaires et avec beaucoup d’ironie, comment il est précipité dans une guerre tribale et devient un enfant soldat.

Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, Zaven Najjar propose un film coloré et rythmé, adapté du roman d’Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé. Avec beaucoup d’humour, malgré la dureté du sujet — la vie d’un enfant soldat —, le cinéaste parvient à nous montrer cette réalité sans tomber dans le pathos. Le long-métrage aborde des thèmes qui peuvent sembler complexes pour un public trop jeune ; nous le conseillons à partir de 14 ans.

Pourquoi voir le film ?

Pour son héros
Birahima a un franc-parler, et quand il explique sa situation, nous arrivons à nous mettre à sa place. Ce récit d’initiation chaotique est puissant. Le langage y est un outil pour communiquer et comprendre ce que vit cet enfant soldat. L’énergie, la naïveté et la sensibilité du personnage principal donnent au récit une authenticité touchante. Tout au long du film, le jeune Birahima porte près de lui (sur son sac, puis sur son fusil) une porte-clés en tête de panda. Ce petit objet incarne toute la contradiction de sa situation : il est encore un enfant, mais capable des pires atrocités. Comment peut-on être un enfant et perpétrer des meurtres et des viols ? Comment vivre dans un pays en guerre permanente ? Il n’est jamais question de choix, seulement de survie. Le réalisateur, Zaven Najjar, est allé à la rencontre d’anciens combattants et d’enfants soldats. Il a recueilli leurs témoignages et s’est rendu sur les lieux de l’histoire. Cet aspect documentaire se ressent dans le film et montre une diversité de points de vue. Il n’y a pas un seul type d’enfants soldats, mais une multitude de parcours et de blessures. Iels sont toutes et tous différents.

C’est un jeune rappeur ivoirien, SK07, âgé de 11 ans au moment du tournage, qui prête à Birahima son ton direct et audacieux. Le cinéaste s’est entouré de comédien·nes talentueux·ses venu·es d’Abidjan, habitué·es à travailler ensemble, ce qui renforce le côté soudé des différents personnages traversant l’horreur.

Pour son regard lucide sur la situation
Le récit pose aussi la question : « Comment en sommes-nous arrivé·es là ? » Collectivement, nous, derrière l’écran, mais aussi les personnages qui défilent sous nos yeux, devons décortiquer les mécanismes de la guerre et du pouvoir. L’idée est d’utiliser les dictionnaires pour ne pas perdre le public dans une myriade de noms compliqués. Au contraire, ces pauses dans le récit permettent de clarifier les choses, de reprendre des définitions, des termes, et d’expliquer rapidement, mais efficacement, la situation d’un pays et l’existence des enfants soldats. Là encore, le travail documentaire du cinéaste rend ces explications pertinentes et accessible le film à un public jeune (à partir du collège). Zaven Najjar s’est appuyé sur la littérature et les rapports de l’ONU pour étayer son propos.

Car tout va très vite : les événements s’enchaînent, les groupes armés, les divisions, les leaders… Tout semble si compliqué, si confus sans ces instants explicatifs. L’intérêt des différents protagonistes et antagonistes — car comment décider qui est bon ou mauvais dans cette guerre ? — reste le même pour tou·tes : avoir du pouvoir. Beaucoup de pouvoir. Et quoi de mieux que d’enrôler des enfants qui croient en tout ce qu’on leur dit et promet ? Le récit joue sur cette ambiguïté, et les couleurs, d’abord vives et chatoyantes, deviennent plus sombres, plus dures, à l’image de la désillusion qu’expérimente Birahima. Le film aborde beaucoup de sujets, avec intensité, et c’est effrayant.

Allah n’est pas obligé est plus qu’un long-métrage sur les enfants soldats : c’est le constat d’un monde triste où, pour assouvir leur soif de puissance et acquérir des richesses, des hommes sont prêts à exploiter l’innocence de jeunes gamins et gamines pour se croire supérieurs. Cette histoire parle des victimes collatérales des sociétés capitalistes qui ferment les yeux sur ce qui se passe ailleurs dans le monde. Tant le roman d’Ahmadou Kourouma que le film de Zaven Najjar exposent les horreurs et les conséquences à long terme pour les survivant·es.

Point d’histoire : la guerre au Liberia et Sierra Leone
Allah n’est pas obligé s’inscrit dans un contexte historique et politique précis. Entre 1989 et 2002, le Liberia et la Sierra Leone ont été le théâtre de guerres civiles particulièrement violentes, qui ont causé environ 300 000 morts, des millions de déplacés et l’enrôlement forcé de dizaines de milliers d’enfants soldats.

Ces conflits sont liés à des rivalités internes, mais aussi à des enjeux économiques et politiques majeurs, notamment le contrôle des ressources naturelles (diamants, bois, minerais), qui ont attiré des intérêts économiques internationaux. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est intervenue militairement pour tenter de stabiliser la région, marquant une étape impor- tante dans l’implication des organisations régionales africaines dans la gestion des crises.

Les accords de paix ont mis fin aux combats, mais les traumatismes humains demeurent profonds et durables. C’est dans ce contexte qu’Ahmadou Kourouma inscrit son roman. À travers le regard de Birahima, enfant soldat, il explore les mécanismes politiques et économiques qui alimentent la guerre, tout en donnant la parole à ceux qui en subissent les conséquences. Son écriture mêle ironie, oralité et lucidité pour interroger les rapports de pouvoir et la responsabilité des dirigeants, sans jamais perdre de vue les victimes civiles, en particulier les femmes, les personnes âgées et les enfants.

1989
Charles Taylor, chef d’un clan rebelle, tente de s’imposer au Liberia, déclenchant la guerre.

1991
Début de la guerre civile en Sierra Leone entre des groupes souhaitant contrôler la ressource en diamants.

1996
Accord de paix au Liberia, suivi 1 an plus tard par l’élection de Charles Taylor à la présidence.
2 ans après, un nouveau conflit éclate, amenant la chute de Taylor.

2000
Accord de cessez-le-feu au Sierra Leone.
La paix intervient en 2002 avec l’élection du Président Ahmad Tejan Kabbah.

2003
Fin de la deuxième guerre civile au Liberia.
Les guerres dans ces deux pays ont fait plus de 300 000 morts. 

Source : dossier pédagogique et dossier de presse réalisés par le distributeur Bac Films

Pour aller plus loin, je vous conseille :
Notre entretien avec le réalisateur Zaven Najjar
La courte émission de France Culture, « Enfants-soldats : le dilemme du droit international » 

Mais également des films qui traitent de l’enfance pendant la guerre :
Le Tombeau des lucioles d’Isao Takahata (1988)
Persepolis de Vincent Paronnaud et Marjane Satrapi (2007)
Wardi de Mats Grorud (2018)
La Sirène de Sepideh Farsi (2023) 

Marine Moutot

Allah n’est pas obligé
Réalisé par Zaven Najjar
Avec les voix de SK07, Thomas Ngijol, Marc Zinga
Drame, France, Luxembourg, Canada, Belgique, 1h23
Bac Films
Sorti le 4 mars 2026

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