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Park Chan-wook présente une nouvelle œuvre cynique autour d’un homme, You Man-su, qui décide d’éliminer ses concurrents dans le but de sortir d’une longue période de chômage. Cette adaptation littéraire du Couperet de Donald Westlake est une critique acerbe de la société capitaliste actuelle et de la façon dont un homme ferait tout pour garder son statut social.
En Compétition officielle à la Mostra de Venise, le nouveau film coréen du maître de la mise en scène propose une œuvre qui peut sembler plus sage en apparence, mais est tragiquement drôle.
Pourquoi voir le film ?
Pour la montée en crescendo de la folie
Aucun autre choix débute sur une heureuse vie de famille : le soleil, le barbecue, les enfants, les chaussures, le poisson hors de prix et surtout la musique classique qui résonne dans l’air. Tout semble presque parfait. La petite dissonance venant de la plus jeune enfant qui refuse de venir à table puis qui répète uniquement les phrases de son grand frère. Le récit reste pendant un certain temps à jouer le disque rayé d’une vie parfaite, jusqu’au moment où tout bascule. Le héros voit ses privilèges d’homme définitivement disparaître quand sa femme doit retourner travailler, tout en prenant des décisions pour réduire les dépenses du foyer. Là, le film bascule dans la folie de son protagoniste.
Rongé par le doute, par l’empathie qu’il peut éprouver face à ses concurrents, You Man-su parfois hésite. La mise en scène accompagne le dérapage de cet homme avec brio. Park Chan-wook est connu pour ses long-métrages délirants au scénario fou. Mademoiselle (2016), Lady Vengeance (2005) et surtout Old Boy (2003 – qui a fait que l’Occident a de nouveau regardé la Corée en termes de cinéma) sont des œuvres sanglantes où la mise en scène est particulièrement inventive pour plonger les spectateur·rices dans la stupeur.
Dans Aucun autre choix, la réalisation prend le temps que You Man-su développe son plan. Et quand tout déraille, cela devient féroce et réjouissant. Mais surtout très cynique. Le film montre à quel point ses idées sont absurdes et surtout désastreuses pour lui et sa famille. Tout au long, il se convainc qu’il n’a “aucun autre choix” alors qu’il suggère lui-même des solutions à ses victimes. Il n’écoute pas ses propres conseils et se retrouve dans une situation impossible par des décisions insensées. Il veut garder son niveau de vie à n’importe quel prix, au point d’en perdre sa famille.
Lee Byung-hun, qui incarne You Man-su, permet par ailleurs d’ajouter du comique aux situations. Les émotions et interrogations qui traversent son personnage donnent de l’intensité aux actions, mais aussi une dimension dramatique et loufoque.
La critique de la société
Le travail pour le travail. Le confort plus que tout. Aucun autre choix montre comment You Man-su ne supporte pas la déchéance de son mode de vie, là où sa femme, Lee Mi-ri tente de s’adapter et prend des distances avec lui. Leurs deux enfants quant à eux ne comprennent pas pourquoi on les prive du luxe de leur vie moyenne. L’actrice Ye-jin Son parvient à montrer à la perfection comment cette femme tente de sauver son mariage tout en cherchant à s’en échapper. Compréhensive, elle voit à quel point son mari se perd dans la folie de ces décisions.
Le film expose comment You Man-su se trompe de cible. Plutôt que d’attaquer la société capitaliste qui oblige les femmes et les hommes d’être en compétition en permanence, il attaque des hommes comme lui. Des hommes, eux-mêmes victimes, d’un système brutal. En se moquant ouvertement de son protagoniste, Park Chan-wook exacerbe les actes de cet homme au bout du rouleau. Le roman qui inspire le film a été écrit en 1997 qui avait déjà toute sa place dans un système qui broyait les êtres. Aujourd’hui, en 2026, alors que de nouvelles technologies rendent les humains de plus en plus dépendants – intelligence artificielle, robotisation excessive. Tout cela vient se heurter au monde du travail qui se retrouve détruit. La solidarité qui pouvait exister entre employé-es disparaît pour laisser un homme seul face au vide. Le film s’ouvre ainsi sur une question et interroge le public : “le travail à quel prix ?”
Point d’histoire : Le Couperet de Donald Westlake
Donald Westlake a écrit Le Couperet (The Ax) en 1997, en pleine expansion du capitalisme et des vagues de licenciements massifs qui ont touché les États-Unis. Le livre reflète les angoisses d’une société où la précarité et la compétition économique s’intensifient. Ce roman noir, teinté d’humour acerbe, explore la descente aux enfers d’un cadre licencié prêt à tout pour retrouver son statut social.
Le livre a inspiré deux adaptations cinématographiques marquantes : d’abord Le Couperet (2005) de Costa-Gavras, une comédie noire française avec José Garcia, qui transpose l’histoire dans le contexte des délocalisations et du chômage en Europe, mêlant satire sociale et absurdité tragique ; puis Aucun autre choix (2025) de Park Chan-wook, qui déplace l’intrigue en Corée du Sud, en accentuant la folie visuelle et la violence psychologique, tout en gardant la critique féroce du système capitaliste et de ses victimes.
Les deux films, bien que très différents dans leur style, interrogent avec cynisme les limites de la survie sociale et la perte d’humanité face à la précarité.
Marine Moutot
Aucun autre choix
Réalisé par Park Chan-Wook
Avec Lee Byung-Hun, Ye-jin Son, Park Hee-Soon
Thriller, Corée du Sud, 2h19
ARP Sélection
Sorti le 11 février 2026
Interdit au moins de 12 ans
