[CINÉMA] À bras-le-corps (Silent Rebellion)

Temps de lecture : 7 min

Quelles que soient les époques et les lieux, des femmes ont essayé de se libérer de la place dans laquelle elles ont été mises. Mère, épouse, pure, religieuse, elles sont au service des autres et jamais d’elles-mêmes. En inscrivant son récit dans la Suisse de 1943, pendant la Seconde Guerre mondiale, la réalisatrice suisse, Marie-Elsa Sgualdo décide d’interroger la neutralité et les répercussions qu’elles ont sur la vie. L’aveuglement et l’ignorance à peine feinte peuvent rendre folles et fous les plus sensibles.

Récit d’émancipation et remise en question, À bras-le-corps suit le parcours chaotique de la jeune Emma, âgée de 15 ans. Après un viol, elle tombe enceinte. Dans la Suisse protestante où elle a grandi, cette honte ne doit pas être connue, sous peine de disgrâce.

Pourquoi voir le film ?

Pour son héroïne
Emma est une fille, pas encore une femme, silencieuse et travailleuse. Elle souhaite devenir infirmière, à la fois pour sortir de sa situation mais aussi pour aider les autres. Dès l’ouverture, nous la découvrons, timide et pourtant forte dans ses envies et positions, affrontant quatre hommes et une femme qui l’interrogent pour savoir si elle mérite de recevoir le prix de la vertu. L’argent servira pour payer ses études. Sa vie et ses convictions sont ancrées dans la religion protestante dans laquelle elle a été éduquée. Au début, elle ne souhaite pas remettre en doute quoi que ce soit, juste vivre libre. Avec une naïveté et une certaine crainte, elle a peur de ne pas être à la hauteur des préceptes dans lesquels elle a été éduquée. Très vite, le film nous montre aussi son ouverture d’esprit et sa candeur.
La réalisatrice a confié le rôle de cette héroïne discrète mais courageuse à Lila Gueneau, jeune actrice montante (La Femme de). Emma regarde le monde avec émerveillement et souhaite sincèrement bien faire.

Cette héroïne représente les millions de femmes qui ont traversé l’histoire silencieusement en essayant de surpasser leur condition, tandis que d’autres l’ont acceptée avec dévouement et empressement. Autour d’Emma, les autres femmes ne se montrent ni compréhensives ni particulièrement solidaires envers elle. Même sa mère – Sandrine Blancke -, qui a trompé son mari et dû quitter le village pour partir à la ville, ne comprend pas la détresse de sa fille face à une grossesse non désirée. Personne ne veut accepter qu’une femme veuille être autre chose qu’une mère. Le viol bouleverse radicalement la vie d’Emma : promise à un avenir lumineux, elle se retrouve contrainte d’épouser un homme qu’elle n’aime pas, et qui la traite comme une propriété. Tandis que son violeur, lui, continue tranquillement sa vie en la regardant de haut et ne lui offrant que son mépris.

Pour sa remise en question de l’ordre établi
Toutes les injonctions contradictoires données aux femmes pour vivre vertueusement dans la société d’hier et d’aujourd’hui se ressentent devant le crime dont Emma a été victime : c’est de sa faute si le viol a été commis ; la honte lui revient. Elle est coupable de ne pas avoir dit non, de ne pas avoir lutté. Pourtant, Louis, ce jeune homme de bonne famille et prétentieux, n’avait pas de regard pour elle, juste pour sa condition de femme facile à posséder. Il ne voit pas ses larmes, il ne voit pas sa peur quand il lui dit au revoir. À bras-le-corps montre les traumatismes d’un tel acte, mais surtout comment la société en empire les effets.

Pendant la séquence du viol, la cinéaste expose le désarroi d’Emma et son incompréhension de ce qui lui arrive, en plus de la douleur en filmant la nature tout proche qui l’entoure. Ses mains s’agrippent aux fleurs, elles arrachent les herbes de la terre. En faisant ce parallèle, elle montre comment les hommes violent les femmes autant qu’ils violent la nature.

Face à l’insistance sur la vertu, la pureté et la soumission féminine, Emma réalise qu’elle n’avait aucune chance de sortir de sa condition. Elle prend aussi conscience de l’injustice qui se déroule sous ses yeux. Avec l’aide du pasteur – joué par Grégoire Colin – elle s’ouvre aussi à un monde plus philosophique. L’humanité du pasteur, face à l’inhumanité et surtout à l’aveuglement de ses contemporains, fait de ce personnage une lumière dans la vie sombre d’Emma.

Pour son ancrage historique 
En inscrivant son récit pendant la Seconde Guerre mondiale et en parlant frontalement des horreurs perpétrées par les nazis, la cinéaste souhaite montrer avec justesse comment les êtres humains créent des zones d’ombre pour enfouir les questionnements problématiques. Quand Emma était innocente de la souillure des hommes, elle regardait le monde avec de grands yeux émerveillés . Le pasteur essayait de parler de la guerre et de l’inaction de la Suisse dans un contexte abominable : il n’hésite pas à parler de morts et de tueries. Puis, elle remarque et comprend : les gens qui tentent de fuir et qui sont arrêté·es et déporté·es hors des frontières. Elle interroge, elle agit discrètement, mais surtout elle regarde, les yeux ouverts. Même des hommes qui semblent bons et doux, comme Paul, garde-frontière – Thomas Doret -, agissent sans réfléchir et aident les nazis.


À bras-le-corps n’est pas seulement le récit d’une émancipation individuelle, mais une plongée dans les mécanismes universels de l’oppression et de la résistance. À travers le parcours d’Emma, Marie-Elsa Sgualdo dépeint une société où les femmes, comme la nature, sont des territoires à conquérir, et où la neutralité devient complice des injustices. Pourtant, malgré l’isolement et l’incompréhension de son entourage, le film laisse entrevoir des lueurs de solidarité féminine : que ce soit à travers le geste d’une ouvrière à l’usine qui comprend, les moments partagés dans un instant de détente, certaines femmes, même discrètes, refusent de perpétuer l’étouffement.
En mêlant intimité et Histoire, la réalisatrice rappelle que les combats pour la liberté et la dignité traversent les époques. Emma, avec sa fragilité et sa détermination, incarne toutes celles qui, hier comme aujourd’hui, osent briser le silence. Son histoire, à la fois personnelle et collective, nous invite à regarder notre propre époque : quelles zones d’ombre persistons-nous à ignorer, et comment cultiver, même dans l’adversité, ces liens de sororité qui sauvent ?

Point d’histoire : La place des femmes en Suisse : un combat de longue haleine

En Suisse, pays souvent perçu comme progressiste, les droits des femmes ont été conquis tardivement. Le suffrage féminin au niveau fédéral n’est obtenu qu’en 1971 et, dans certains cantons comme Appenzell Rhodes-Intérieures, il faut attendre 1990 pour que les femmes puissent enfin voter à l’échelle cantonale. Pourtant dès les années 1920, les militantes suisses revendiquent pourtant l’égalité politique et l’accès aux droits civiques.

Une étape majeure est franchie en 1981 lorsque l’égalité entre femmes et hommes est inscrite dans la Constitution fédérale. Cette avancée est renforcée par l’entrée en vigueur, en 1996, de la Loi fédérale sur l’égalité entre femmes et hommes, qui interdit les discriminations liées au sexe dans le monde du travail et reconnaît notamment le harcèlement sexuel comme une forme de discrimination. En 2002, la Suisse adopte le régime du délai, autorisant l’interruption volontaire de grossesse durant les douze premières semaines de grossesse.

Malgré ces progrès, les inégalités persistent. Les femmes continuent d’être confrontées à des écarts salariaux, à une sous-représentation dans les postes de pouvoir et à diverses formes de violences sexistes. En 2019, une grève féminine historique rassemble plusieurs centaines de milliers de personnes à travers le pays pour réclamer une égalité réelle.À bras-le-corps, ancré dans la Suisse de 1943, rappelle que ces combats ne datent pas d’hier. Le film met en lumière les contraintes imposées aux femmes de l’époque et montre que chaque avancée sociale et politique a été le fruit de longues résistances, individuelles comme collectives.

Marine Moutot

À bras-le-corps
(Silent Rebellion)
Réalisé par Marie-Elsa Sgualdo
Avec Lila Gueneau, Grégoire Colin, Thomas Doret, Aurélie Petit
Drame, Historique, Suisse, France, Belgique, 1h36
Wayna Pitch
Sorti le 27 mai 2026

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