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Première femme cinéaste soudanaise à écrire et réaliser un long-métrage de fiction, Suzannah Mirghani propose un film fort sur les femmes soudanaises. Dans un petit village du Soudan, les femmes cultivent, récoltent et vendent le coton à la manière traditionnelle. La grand-mère de l’héroïne, Al-Sit, dirige d’une main de fer la communauté. Pourtant, quand arrive un homme d’affaires qui souhaite produire une nouvelle forme de coton à partir de graines génétiquement modifiées, l’esprit libre de Nafisa et son désir de changer les choses vont tout bousculer.
Ainsi Cotton Queen est une œuvre plurielle et riche qui parle à la fois de la puissance des femmes à travers plusieurs générations, mais également de la catastrophe écologique en cours. Elle raconte également ses propres aspirations d’adolescente ainsi que son amour pour le Soudan, où la place et les droits des femmes ont été profondément affectés sous le régime dictatorial d’Omar Al-Bashir, renversé en 2019.
La cinéaste, qui a grandi au Soudan, souhaite être une source d’inspiration pour les jeunes femmes de son pays. La guerre civile l’a empêchée de tourner sur place, mais avec des acteur·ices et une équipe technique entièrement soudanais·es, elle a reconstruit les rues et l’ambiance d’un village soudanais, dans toute sa beauté, sa force et sa singularité.
Pourquoi voir le film ?
Une transmission intergénérationnelle
Nafisa aime profondément sa grand-mère, qu’elle respecte et qui incarne une autorité naturelle après avoir connu la décolonisation. Pourtant, elle souhaite fuir les traditions patriarcales qui veulent que les anciennes choisissent les maris et le destin des jeunes femmes. Nafisa écrit des poèmes, est amoureuse et libre. Elle s’amuse avec ses amies, se moque des influenceuses occidentales qui mangent du coton pour maigrir, regarde le monde avec un regard neuf et léger. Pourtant, avec l’arrivée d’un homme souhaitant modifier profondément les choses afin de peser sur le marché international, elle va devoir regarder plus précisément le passé pour envisager l’avenir. Elle en apprend davantage sur sa grand-mère, mais aussi sur les traditions, en particulier l’excision, interdite en 2019 au Soudan, mais profondément ancrée dans certaines pratiques afin de préserver la prétendue « pureté » des femmes.
Cette question de la pureté est également passionnante, parce qu’elle révèle la dualité qui habite Al-Sit : entre l’amour qu’elle porte à sa petite-fille et les traditions qu’elle estime devoir perpétuer pour conserver son autorité.
Nafisa découvre également que le passé est moins glorieux, plus sombre et plus difficile à accepter. La cinéaste se base sur un véritable concours de beauté pour le titre de son film, imaginé par l’Empire britannique dans les années 1930. Ce concours, Cotton Queen, était une manière de promouvoir cette matière première à travers la beauté de jeunes femmes travaillant dans les usines du nord de l’Angleterre. Très vite, l’industrie cotonnière coloniale britannique exporte ce concours dans ses colonies, dont le Soudan.
Le coton est ainsi bien plus qu’une culture agricole : il est le fil conducteur d’une histoire où s’entremêlent domination coloniale, exploitation économique et contrôle des corps des femmes.
La modernité : un faux cadeau
Sous couvert de progrès technique, les semences génétiquement modifiées rendent les paysan·nes dépendant·es de multinationales qui contrôlent désormais leur production.
En faisant des recherches autour de l’industrie du coton au Soudan, la réalisatrice a pris conscience que le coton local soudanais n’existait plus, mais que des variétés génétiquement modifiées, importées de l’étranger avaient pris place. Devenu·es dépendant·es des grandes entreprises, les paysan·nes ont vu leurs méthodes de culture et leurs modes de vie profondément transformés, sans que ces changements ne leur soient réellement bénéfiques. Au contraire, comme nous voyons dans le film, le coton est une source de revenu, mais aussi d’un esprit communautaire.
En perdant leur autonomie, les Soudanais·es s’appauvrissent et, s’iels ne sont plus sous le joug du colonialisme, une autre forme de domination s’est installée : le néocolonialisme. Les puissances étrangères ne sont plus présentes physiquement pour imposer leurs décisions, mais elles continuent de tirer profit des ressources et des rendements.
Destructrices pour la planète comme pour les populations qui les cultivent, ces graines représentent l’avenir que Nafisa souhaite combattre. Si elle refuse certaines traditions délétères, elle ne veut pas non plus livrer son village aux logiques néolibérales, portées par des personnes qui ignorent la richesse et la beauté de cette région. Elle cherche au contraire à inventer une nouvelle voie.
À travers Nafisa, Suzannah Mirghani imagine une jeunesse qui refuse d’avoir à choisir entre tradition et modernité. Son héroïne rêve d’un avenir capable de préserver ce qui fait la richesse de son pays tout en laissant enfin les femmes décider de leur propre destin.
Marine Moutot
Cotton Queen
(Malikat Alqutn)
Réalisé par Suzannah Mirghani
Avec Mihad Murtada, Rabha Mohamed Mahmoud, Talaat Farid
Drame, Allemagne, France, Palestine, Egypte, Qatar, Soudan, 1h33
Wayna Pitch
Sortie le 5 août 2026
