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Notre Salut d’Emmanuel Marre, film nécessaire, nous plonge au cœur du régime de Vichy au plus près des petits mains qui font la politique. Le protagoniste Henri Marre est l’arrière grand-père du cinéaste. Le long-métrage s’inspire des lettres échangées entre ces deux ancêtres alors séparés, son arrière-grand-mère se trouvant à Paris, pendant qu’Henri va à Vichy pour essayer de trouver du travail, en pétainiste convaincu. Il arrive avec, sous le bras, un traité politique autoédité : Notre Salut. Cet ouvrage autour du management, qui entend changer la France en profondeur, permet de comprendre rapidement le personnage et ses intentions.
Le long-métrage avec une modernité surprenante raconte de manière frontale une dictature et comment elle se vit de l’intérieur.
Pourquoi voir le film ?
Pour sa mise en scène audacieuse
Dès l’ouverture, le film étonne. En effet, nous sommes plongé·es dans une soirée où un homme sort du lot, par son âge, son attitude, son écoute. Le régime de Vichy vient d’être annoncé et Henri Marre tente de se faire une place. Les dialogues — pour la plupart improvisés, le cinéaste cherchant avant tout à ce que les paroles sonnent juste, sans forcément être historiques — sont crus, cruels presque, et surtout sans fard. La lumière est frontale, éclairant les visages comme dans les reportages d’actualité de l’époque, avec un flash derrière la caméra. La caméra portée suit le mouvement, capte les gestes, les petits détails et les expressions fugaces. Nous sommes au cœur de l’action, avec les différent·es protagonistes. Le choix d’utiliser également une caméra qui reproduit le grain de l’image sur pellicule renforce l’aspect immersif du film. Emmanuel Marre ne fait pas une reconstitution académique fidèle des films d’époque ; au contraire, il invite à découvrir le passé comme si c’était aujourd’hui.
De plus, la lecture de certaines lettres en voix-off permet de nous faire entrer dans le quotidien et le paraître de cet homme. Cette correspondance riche saisit dans le vif qui était Monsieur Henri : un homme qui voulait réussir plus que tout, là où sa femme laisse parler son désir, la distance et son amour, sans jamais oublier l’importance de la réussite. Swann Arlaud l’incarne parfaitement : il semble à la fois perdu, toujours en retard, en décalage, un peu dépassé par les événements, sans perdre de son charisme. Tandis que Sandrine Blancke incarne une femme qui veut se libérer des carcans de son époque et ne pas avoir seule la charge des enfants ou du foyer.
Le cinéaste a créé, avec ses acteurs et actrices, les personnages pour être au plus près du réel et, souvent, Swann Arlaud ne connaissait pas le contenu de la séquence à tourner et les comédien·nes n’avaient pas de textes à apprendre, seulement des directives. Emmanuel Marre fait aussi appel à des acteurs et actrices non professionnel·les pour incarner des fonctionnaires au plus proche des postes qu’iels occupent dans la vie. Tout comme le choix d’utiliser de vrais lieux pour le tournage ou de dépasser les limites du plateau construit pour l’occasion. Le réel est partout dans Notre Salut.
Le cinéaste fait le choix également d’utiliser des musiques plus modernes que celles des années 1940. En effet, dans une séquence chez le Préfet de Limoges, les convives dansent sur Popcorn de Hot Butter (1972) en reprenant une chorégraphie trouvée dans les archives de l’INA. Cette chanson, joyeuse et énergique, tranche avec l’ambiance de l’époque et surtout sa gravité. Elle invite à montrer dans le film comment certains — parmi les plus hauts placés et parfois les bourreaux du régime — s’amusent.
C’est également le cas lorsque, sur les images du maréchal Pétain à Limoges, se lance le titre Live Is Life d’Opus. Cette chanson en parlant du pouvoir peut être prise ainsi au premier degré : le peuple se réunit pour célébrer la figure du pouvoir. Pouvoir que souhaiterait également posséder Henri Marre. La musique devient ainsi un moyen de passer un message tout en actualisant des images du passé. Tout se répète, sans cesse.
Pour sa mise en abyme
Henri Marre semble petit au milieu des gens qui essayent d’avoir un peu de pouvoir dans un gouvernement corrompu. L’ouverture commence d’ailleurs par une soirée informelle entre verres d’alcool, cigares, belles femmes et discussions politiques. Noyé dans un nuage de fumée, Henri tente de s’accrocher quelque part. Il n’est personne au milieu de cette bande de désillusionnés, lui qui croit sincèrement aux valeurs du travail et de la patrie. Et au maréchal Pétain, qui va redresser la France. La rendre fière à nouveau.
Dans Notre Salut, l’ambivalence et la nuance sont partout. Personne n’est foncièrement mauvais, juste chacun cherche à prendre une part du gâteau. Henri Marre frappe à toutes les portes, souhaite faire changer les choses de l’intérieur. Il accepterait n’importe quoi et surtout ferait n’importe quoi : passer un appel pour permettre de déporter des centaines de juifs semble aussi simple que de commander du matériel de bureau. Ou même de demander à un employé de rembourser des achats parce qu’ils n’étaient pas validés par l’administration – il s’agissait de pailles et de pots de chambres pour des déporté.es, “entassé.es comme des bestiaux” dans des trains.
En mettant en scène le quotidien dans ses moindres détails, le réalisateur montre l’horreur de la collaboration. Il n’y a plus seulement des gens que l’on aurait obligés à agir, mais des hommes et des femmes qui ont agi pour se faire une place, parfois par opportunisme, parfois par conviction, des fois les deux. Emmanuel Marre met en lumière cette réalité, cette banalité du mal, pour employer les mots d’Hannah Arendt.
Henri Marre n’est pas l’unique fonctionnaire de ce gouvernement. Le cinéaste n’envisage d’ailleurs pas Notre Salut comme un récit biographique autour de son arrière-grand-père, mais comme le portrait de milliers d’hommes qui ont agi au sein du gouvernement de Pétain, convaincus de leur droit et de leur valeur. Monsieur Henri est ainsi monsieur tout le monde, invitant les spectateurs et spectatrices à se demander : « Et mes ancêtres, alors ? »
Pour son actualité
À la manière de son film précédent, Rien à foutre, co-réalisé avec Julie Lecoustre, le cinéaste propose de filmer des personnes en prise avec leur temps. Il a cette même énergie pour montrer des protagonistes de seconde zone, qui ne sont pas au centre. Pourtant contrairement à Rien à foutre, Emmanuel Marre retrace le parcours de petits fonctionnaires qui participent à la marche forcée du management et de l’efficacité au travail.
Henri Marre arrive à Vichy avec le désir de réformer la France et de la redresser. Il est en adéquation avec les idées pétainistes de son temps et rêve de rendre le travail plus efficace. Pour lui, le respect de l’autorité est essentiel et il ne remet pas en question les ordres ou les tâches. Certaines des propositions faites dans le film semblent d’ailleurs être les ancêtres de certaines logiques de France Travail, dans la rigueur absurde de la chasse aux chômeurs, sans se poser la question de la raison même du chômage.
À aucun moment, Monsieur Henri ne regarde en face ses actions ni ne prend de recul sur ce qui se passe dans le pays. C’est terrifiant de réalisme : le racisme ambiant, les manigances pour obtenir davantage de pouvoir, le jeu de la hiérarchie, l’obéissance aux ordres et cette capacité à transformer l’inhumain en une simple tâche administrative.
C’est peut-être là que Notre Salut devient le plus troublant : dans cette manière de faire du passé un miroir du présent. Le film montre comment un système peut s’installer dans les gestes ordinaires, dans les ambitions professionnelles, dans le désir de réussir et dans l’obéissance quotidienne. Le mal n’est en rien magnifié : au contraire, il est banal, triste et même perdu, à l’image de son personnage, qui ferait n’importe quoi pour avoir une place au soleil.
Marine Moutot
Notre salut
Réalisé par Emmanuel Marre
Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke, Harpo Guit
Drame, Historique, France, Belgique, 2h39
Condor Distribution
Sortie le 30 septembre 2026
