[CINÉMA] Les Éléphants dans la brume

Temps de lecture : 4 minutes

Le cinéma népalais reste encore largement méconnu en France. Un film comme Les Éléphants dans la brume permet autant de découvrir une œuvre que de regarder autrement une partie de la société népalaise, que l’on imagine comme une succession de belles cartes postales de montagnes. Premier long-métrage d’Abinash Bikram Shah, présenté à Cannes en 2026 dans la sélection Un Certain Regard et récompensé du Prix du Jury, le film nous emmène dans un petit village montagnard du sud du Népal, au sein d’une communauté Kinnar.

En montrant les traditions, les rites et l’inquiétude que représente cette communauté de femmes trans, le réalisateur offre un film fort, étrange et puissant.

Pourquoi voir le film ?

Pour son sujet queer
Pirati est une mère au sein de la communauté. Elle élève ses filles dans la tradition et avec amour. Quand l’une de ses filles, Apsara, ancienne call-girl, disparaît dans la nuit, elle part à sa recherche et n’abandonne pas le combat. Elle lutte à la fois contre sa communauté et contre les villageois. En effet, même si les membres de la communauté Kinnar sont respectés, elles sont comme les éléphants sauvages qui peuplent la forêt en lisière du village : respectées, mais incomprises et craintes. Différentes, elles représentent un troisième genre : elles ne sont pas complètement considérées comme des femmes par la société et sont pourtant présentes lors de certains moments très intimes de la vie des familles. Elles sont ostracisées pour ce qu’elles sont. Cette ambiguïté est très bien représentée dans le film. Les Kinnar sont présentes pour les mariages, pour les naissances et surtout autour du désir de fonder une famille. La disparition d’Apsara fait ressentir toutes les tensions enfouies dans le village autour d’elle.

Pirati se retrouve ainsi coincée entre deux formes de protection. D’un côté, sa communauté lui offre une famille, une place et un refuge face à une société qui la marginalise. De l’autre, ses règles deviennent aussi une contrainte lorsqu’elle tombe amoureuse et rêve d’une autre vie. Le film ne cherche donc pas à opposer une communauté oppressive à une liberté extérieure qui serait meilleure. Il montre plutôt une femme qui doit choisir entre la sécurité du groupe et son désir d’exister comme individu.

Ainsi le cinéaste ne représente jamais cette communauté comme un bloc uniforme. Il montre ses hiérarchies, ses croyances, ses règles et les tensions qui la traversent. Pirati aime profondément les personnes qui l’entourent, mais elle comprend aussi qu’elle ne peut pas forcément être heureuse en respectant toutes les règles qui lui sont imposées.

Pour son symbolisme
Les éléphants ne sont jamais de simples animaux. Ils vivent à la lisière du village, menaçant les cultures et obligeant les habitant·es à organiser des patrouilles nocturnes. Ils sont à la fois visibles et invisibles, présents sans être toujours aperçus.

Pendant tout le film, les hommes, surtout, empêchent les femmes et la communauté d’entrer dans la forêt sans leur protection, cherchant ainsi encore davantage à cacher la réalité de ce qui s’y passe. Pour cacher un corps ? Ou simplement pour préserver un territoire qui n’appartiendrait qu’à eux ? Les éléphants sont comme la communauté Kinnar : ils vivent sous un système matriarcal. Les hommes ont moins de pouvoir et de puissance. D’ailleurs, les hommes se sentent menacés par ces personnes, tout comme les femmes qui voient dans les Kinnar des voleuses de maris.

Le brouillard du titre devient alors celui du regard porté sur la communauté. Tantôt sacrées, tantôt craintes, tantôt réduites à leur activité professionnelle ou à leur identité, ces femmes sont enfermées dans les représentations que les autres ont d’elles. Le film cherche au contraire à leur rendre une individualité : leurs désirs, leurs contradictions et surtout une famille qu’elles ont choisie.

Pour ses vibrantes actrices
Puspa Thing Lama est une actrice trans qui milite pour les droits des personnes LGBTQIA+. Le cinéaste a travaillé avec elle pour qu’elle incarne Pirati en laissant une part de son intimité et de son expérience transparaître à l’écran. 

Le réalisateur cherche ainsi une forme d’authenticité, notamment grâce à un casting qui a pris beaucoup de temps. Plusieurs personnes choisies pour le film ne sont pas des comédien·nes professionnel·les, mais des personnes qui vivent au sein de communautés trans Kinnar ou non Kinnar à travers le Népal.

Cela donne aux personnages une présence particulière. Le film ne cherche pas seulement à représenter une communauté depuis l’extérieur : il laisse aussi celles et ceux qui la composent participer à sa représentation. Le jeu des actrices permet alors de montrer différentes manières de vivre leur identité, entre respect des traditions, désir de liberté et évolution personnelle.

Les Éléphants dans la brume montre que le monde regarde souvent à travers des fragments, sans jamais considérer les personnes comme des êtres humains dans toute leur complexité. Le film invite alors à repenser notre manière de regarder le monde, sans forcément chercher à se mettre à la place des autres, mais en acceptant les différences et l’amour sous toutes les formes qu’il peut prendre.

Marine Moutot

Les Éléphants dans la brume
Elephants in the Fog
Réalisé par Abinash Bikram Shah
Avec Pushpa Thing Lama, Deepika Yadav, Jasmin Bishwokarma
Drame, Népal, France, Allemagne, Brésil, Norvège, 1h47
Arizona Distribution
Sortie le 23 septembre 2026

Retour en haut