[CINÉMA] Le Mystérieux regard du flamant rose

Le Mystérieux regard du flamant rose

Temps de lecture : 5 min

Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes, le premier long-métrage du réalisateur chilien Diego Céspedes raconte l’histoire de Lidia, une jeune fille de 11 ans. Alors qu’elle a grandi entourée de Flamenco, Aigle, Lionne ou encore Boa, des femmes trans au grand cœur, elles vivent ensemble dans le désert chilien, dans une ville minière où, autour d’elles, il n’y a que des hommes.

Peu à peu, une rumeur, un mythe autour d’une maladie se répand : on pourrait l’attraper par un simple regard. En traitant du SIDA sous la forme d’un mystère perfide, le cinéaste montre comment l’ignorance mène à la stigmatisation et que seul l’amour peut sauver les plus fragiles.

Pourquoi voir le film ?

Superstitions, croyances et mensonges
Dans ce désert chilien oublié de tou·te·s, les mineurs vivent une vie recluse. La vie continue sans eux. Là encore, ils ne sont pas au centre de l’attention. Nous ne verrons jamais leur vie dans la mine ou la difficulté de leur travail – sauf au début, pendant le générique d’ouverture. Le cinéaste choisit de les montrer dans leurs moments de repos. La seule distraction entre les maisons éparses : un cabaret-bar tenu par Maman Boa, une femme trans entourée de drag queens, d’homosexuels et d’autres femmes trans. Cet endroit, qui cherche à survivre dans un milieu rude, est un havre de paix. Les femmes et les hommes qui y vivent survivent dans un monde d’ignorance. Très vite, nous comprenons qu’une maladie étrange circule, portée par la jeune Lidia qui évolue dans cet univers de couleurs. Alors qu’elle s’amuse avec une bande de garçons de son âge, elle est molestée et insultée : “pestiférée”.

Dans les années 1980, le SIDA touche toutes les populations et tous les peuples. Le Chili n’est pas épargné par cette maladie qui frappe d’abord les homosexuels. Stigmatisé, le cabaret devient le lieu qui concentre tout un imaginaire : une maladie que l’on pourrait attraper par un simple regard.

La Beauté malgré tout
Malgré les différences, l’amour et l’affection qui se créent entre les mineurs et les protagonistes queer. Aucune des deux communautés n’est stigmatisée, c’est plutôt l’ignorance que chaque groupe ressent vis-à-vis de l’autre. Même si certaines séquences sont magistralement tragiques, jamais le film ne devient morbide. La suggestion et l’imaginaire sont au contraire au cœur du récit. Quand Julio, son ami, lui raconte le mythe autour de la mystérieuse maladie, elle imagine. Le film est raconté à son échelle : nous découvrons cet univers de beauté grâce à elle. Elle découvre l’amour, directement lié à cette infection. Elle interroge le monde de ses yeux et refuse de croire que la mort peut être volontairement donnée. Peu à peu, Lidia assiste à des moments de tristesse, mais surtout de joie et d’amour véritable.Diego Céspedes, qui a grandi auprès des communautés LGBTQIA+ et queer pendant son enfance, propose un film qui interroge notre perception de l’autre. L’idée que la maladie se transmette quand les personnes se regardent vraiment, montre à quel point nous préférons souvent rester ignorant·e·s les un·e·s des autres, plutôt que de nous ouvrir à la beauté de chacun·e. Le Mystérieux regard du flamant rose pose sur cet univers un œil à la fois flamboyant et bienveillant. Chaleureux, juste et touchant, ce long-métrage chilien saura vous emporter.

Point d’histoire : Le SIDA au cinéma
Dans les années 1980-1990, le SIDA apparaît au cinéma comme une maladie synonyme de mort et de marginalité, souvent associée à la communauté gay ou aux populations exclues. Les premières œuvres, comme Longtime Companion (1989) ou Philadelphia (1993), brisent le silence mais restent marquées par la peur et la victimisation, avec des personnages séropositifs réduits à leur souffrance. Les documentaires militants (Silverlake Life, 1993) et les récits engagés (And the Band Played On, 1993) commencent cependant à dénoncer l’inaction politique et à donner la parole aux concerné·e·s, posant les bases d’un cinéma plus combatif.

À partir des années 2000, les récits se diversifient : la survie, la mémoire et l’intersectionnalité deviennent centrales. Des films comme 120 battements par minute (2017) célèbre l’activisme d’Act Up, tandis que des séries comme Pose (2018-2021) ou It’s a Sin (2021) intègrent le SIDA dans des histoires plus larges, où la maladie n’efface pas la joie, la créativité ou la lutte. Aujourd’hui, le cinéma aborde le sujet avec des regards queer, racisés et militants, transformant une histoire de stigmatisation en récits de résilience, de solidarité et de fierté.

Pour aller plus loin, je vous conseille : 
Philadelphia (Jonathan Demme, 1993) avec Tom Hanks qui se bat suite à un licenciement abusif à cause de sa séropositivité.
120 battements par minute (Robin Campillo, 2017) qui suit l’activisme d’Act Up-Paris au début des années 1990
Dallas Buyers Club (Jean-Marc Vallée, 2013)ce film inspiré d’une histoire vraie montre comment l’accès au soin est difficile aux États-Unis 

Mais aussi les séries suivantes : 
Pose (2018-2021, Netflix)
It’s a Sin (2021, Channel 4/HBO Max)

Et pour découvrir l’art des drag queens, n’hésitez pas à regarder l’émission Drag Race France sur France TV (en replay)

Marine Moutot

Le Mystérieux regard du flamant rose
Réalisé par Diego Céspedes
Avec Tamara Cortés, Matías Catalán, Paula Dinamarca
Drame, France, Allemagne, Chili, Espagne, Belgique, 1h48
Arizona Distribution
Sorti le 18 février 2026

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