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Pressenti pour l’Oscar du meilleur acteur, Timothée Chalamet, également producteur du film, se donne entièrement pour incarner Marty Mauser, un joueur de ping-pong virtuose et prétentieux — inspiré de l’athlète Marty Reisman. Le nouveau film du cinéaste américain Josh Safdie — réalisé cette fois sans son frère Benny — raconte le parcours d’un homme qui s’évertue à prendre les pires décisions. Et pourtant, malgré son côté détestable et égoïste, il est impossible de ne pas ressentir une certaine empathie pour ce joueur qui échoue sans jamais rien lâcher. La mise en scène nerveuse tient en haleine les spectateurs et spectatrices pendant les 2h30 du film.
Déjà récompensé d’un Golden Globe du Meilleur acteur dans une comédie ou une comédie musicale, Timothée Chalamet croit en ce projet, au point d’orchestrer un style et des happenings couleur orange un peu partout dans le monde. Ainsi, le cinéma rencontre la réalité, et ce à plusieurs titres.
Pourquoi voir le film ?
Pour sa mise en scène fiévreuse
Les frères Safdie sont connus pour leur mise en scène qui se veut proche du réel. L’utilisation du flou pour suggérer le mouvement et les séquences nocturnes accentuent le côté nerveux du récit. Le rythme éreintant de cette trajectoire hors norme fait vibrer le public avec son protagoniste principal. Avec un mélange d’humour et de tragédie, le long-métrage nous tient en haleine. L’image, signée par le directeur de la photographie Darius Khondji, reflète la noirceur de l’après-Seconde Guerre mondiale. Le film a été tourné principalement sur pellicule 35mm, ce qui confère une ambiance proche des années 1950. La texture granulaire de la pellicule restitue à l’écran une atmosphère à la fois intime et intense.
Josh Safdie filme le tennis de table comme un ballet, comme un combat de boxe. Timothée Chalamet s’est entraîné pendant six ans pour pouvoir jouer à l’écran les parties de ping-pong. Cet entraînement a permis à l’acteur de s’approprier pleinement le rôle et de comprendre la fébrilité et la rage de vaincre de Marty. Ce corps anguleux s’impose dans chaque match, mais fuit le reste de sa vie, cherchant à se défiler — un génie, un homme détestable qu’on se sent obligé d’aimer, égoïste, passionné, et toujours prompt à prendre de mauvaises décisions.
Pour la trajectoire d’un homme raté
Marty Mauser a une ambition débordante qui ronge ses relations amicales, amoureuses et familiales. Égoïste, il prend les pires décisions par orgueil et excès de confiance. En même temps, autour de lui, les autres semblent avoir déjà choisi pour lui : sa mère, son oncle, la communauté juive. Son destin paraît tracé d’avance. Il sera vendeur de chaussures, puis manager. Il aura une femme et des enfants. Mais le protagoniste refuse ce déterminisme social et veut voir au-delà.
Dans les années 1950, le tennis de table n’est pas connu aux États-Unis et seuls quelques marginaux y jouent dans des salles obscures. Alors qu’en Europe et en Asie, ce sport remplit les salles, Marty y voit un moyen de s’émanciper et d’aller plus loin dans la vie. Comme personne ne croit en ses capacités, c’est son égo qui le pousse et l’emmène loin. Pourtant, c’est ce même égo qui le perdra. Il ne sait pas s’arrêter et s’empare de tout ce qu’il croit pouvoir prendre, souvent au détriment des mauvaises personnes. Autour de lui, les victimes collatérales de ses décisions sont les femmes : d’abord sa petite amie, Rachel, mariée à un autre qu’elle n’aime pas et qu’il met enceinte (incarnée par l’excellente Odessa A’Zion) ; Kay Stone, une ancienne actrice en mal d’amour et d’ambition (Gwyneth Paltrow, magistrale) ; ou encore sa mère, avec qui il n’a plus aucun contact bien qu’il vive encore chez elle.
Pour sa vision d’une Amérique désenchantée
La place des femmes, sans cesse rabaissées mais jamais jugées par le film, révèle le côté lâche et égoïste du héros. Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis — comme de nombreux pays — souhaitent que les personnes se remettent dans le droit chemin : fonder une famille, avoir un travail, respecter les traditions. Or, ni Marty ni Rachel ne veulent de cette vie rangée. Elle est bloquée dans un mariage sans amour et lui cherche à fuir le pays pour accomplir son rêve.
Tandis que Marty incarne l’individualisme que l’Amérique adore, Kay et Rachel représentent les deux faces d’une même pièce : deux femmes prisonnières de situations impossibles, qui voient en ce joueur prétentieux une échappatoire à leur vie morne et sans passion. À New York dans les années 1950, il ne fait pas bon être une femme qui veut découvrir le monde. Chacune tente une autre voie, mais en sort blessée et détruite par l’ambition dévorante de cet homme.
Le film est aussi la critique d’un système en devenir : celui de l’homme qui se fait seul, contre tous. La trajectoire ratée de Marty Mauser est celle d’un ambitieux qu’on adore détester, mais également le miroir d’une société qui célèbre l’individualisme à outrance, tout en écrasant ceux qui osent sortir des normes. Marty incarne cette contradiction américaine des années 1950 — et peut-être encore aujourd’hui — où l’on glorifie les self-made men, mais où l’on punit ceux qui refusent les règles du jeu social.
En choisissant de filmer ce parcours avec une énergie frénétique et une lumière qui alterne entre ombre et éclat, Josh Safdie interroge : jusqu’où peut-on aller pour exister ? À quel prix ? Marty Supreme n’est pas seulement l’histoire d’un raté, mais celle du Rêve américain, où la réussite se mesure autant à l’aune du talent autant qu’à la destruction qu’on laisse derrière soi. Le film nous laisse avec cette question : et si le vrai génie de Marty Mauser était moins d’avoir voulu tout conquérir, que d’avoir osé, malgré tout, refuser le destin qu’on lui avait tracé ?
Point d’histoire : le tennis de table à New York
Dans le New York des années 1950, le tennis de table a fait naître une véritable sous-culture peuplée de magouilleurs, de génies et de marginaux. On pratiquait cette discipline dans des salles clandestines enfumées, au cours de fêtes organisées sur les terrasses des immeubles, dans les auberges de jeunesse, les dortoirs des prestigieuses universités de la côte Est du pays, et les immeubles du sud de la ville. C’était un jeu rapide, intense, et largement négligé par le grand public. C’est parmi ces outsiders, ces êtres sans scrupules, que Safdie et Bronstein – son co-scénariste et monteur – ont découvert un nouveau territoire pour laisser libre cours à leur passion pour les personnages faillibles et les univers interlopes. « Les gens qui brillaient au tennis de table étaient souvent ceux qui ne trouvaient leur place nulle part ailleurs », précise le réalisateur. « La discipline n’était pas respectée et donc, en toute logique, elle attirait des types louches, des puristes, des obsessionnels. Quand j’ai découvert que le tennis de table remplissait des stades au Royaume-Uni et partout en Europe, j’ai compris qu’il était parfaitement crédible qu’un jeune homme, en 1952, soit convaincu qu’il pouvait devenir célèbre grâce à ce sport. »
Tiré du dossier de presse
Marine Moutot
Marty Supreme
Réalisé par Josh Safdie
Avec Timothée Chalamet, Gwyneth Paltrow, Odessa A’zion
Comédie dramatique, biopic, États-Unis, 2h30
Metropolitan FilmExport
Sorti le 18 février 2026
