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En 1982, quand Stephen King écrit The Running Man, il décrit un univers dystopique, qui se déroule après 2021, où la télévision — appelée Le Libertel — a pris le dessus dans la vie des gens. La téléréalité est omniprésente. Elle permet à la fois de contrôler la population et de lui faire oublier ses tristes vies grâce à des shows toujours plus horribles les uns que les autres. L’une des pires émissions est nommée The Running Man. Le but : un homme doit survivre 30 jours pour gagner le gros lot (beaucoup d’argent). Chaque heure lui rapporte des dollars. Des chasseurs de prime le pourchassent, mais tous les habitant·es sont également invité·es à le dénoncer ou même à le tuer en échange d’argent.
Dès 1987, une première adaptation sort au cinéma, avec Arnold Schwarzenegger dans le rôle-titre. Le film prend des libertés par rapport au roman pour accentuer le côté autoritaire de la production télévisuelle — et du gouvernement. Le long-métrage de 2025, écrit et mis en scène par Edgar Wright, avec Glen Powell dans le rôle de Ben Richards, se veut plus fidèle au roman.
Pourquoi voir le film ?
Pour la mise en scène déjantée d’Edgar Wright
Le cinéaste britannique est connu pour sa trilogie Cornetto, où il met en scène des zombies dans Shaun of the Dead(2004), des policiers un peu perdus dans la campagne anglaise dans Hot Fuzz (2007), et une bande d’amis qui fait la tournée des bars dans Le Dernier pub avant la fin du monde (2013). Cette trilogie atypique réunit à chaque fois Simon Pegg, Nick Frost et Bill Nighy, ainsi que les fameuses glaces Cornetto. Chaque film s’ancre dans un genre cinématographique précis, toujours mêlé à beaucoup d’humour.
Il a également réalisé des films plus mainstream où l’action occupe une place essentielle, en particulier Baby Driver (2017) et Scott Pilgrim (2010). En 2021, il tourne Last Night in Soho, qui explore les violences faites aux femmes à travers deux époques — la nôtre et les années 1960.
En adaptant cet univers dystopique, Edgar Wright souhaite explorer un nouveau genre. Il parvient, en quelques images, à montrer une société inégalitaire tout en conservant une patte visuelle proche de Baby Driver, où tout le monde est beau, même dans la pauvreté. Il reste constamment du point de vue de son personnage : c’est donc à travers les yeux de cet homme enragé que nous découvrons le monde, et c’est au fil des rencontres que se dévoile cette société mercantile qui exploite les pauvres et l’avidité des riches pour maintenir le contrôle et éviter toute rébellion.
Le cinéaste préfère cependant se concentrer sur l’aspect visuel plutôt que sur le fond, ce qui peut parfois sonner un peu creux. Pourtant, The Running Man reste du grand spectacle, très bien mis en scène.
Un film d’action avec de gros muscles (ceux de Glen Powell) mais avec un fond politique intéressant
Écriteau début des années 1980, le roman peut sembler un peu dépassé à la lecture — en particulier pour sa misogynie et le sexe omniprésent. Pourtant, son récit dystopique aborde des sujets toujours pertinents, et peut-être encore plus en 2025.
L’idée d’une société inégalitaire où les pauvres se prostituent pour divertir les riches n’est pas nouvelle. Ces jeux malsains, où des personnes dans le besoin sont manipulées par des magnats de la production, montrent comment le pouvoir en place contrôle le peuple. Un jeu télévisé qui exploite les maladies chroniques des participant·es ou, pire encore, une chasse à l’homme de trente jours : la logique de ce monde est implacable.
Edgar Wright fait le choix de gommer l’aspect sexuel omniprésent du roman pour se concentrer sur la rage de son personnage principal. Il est en colère contre toute la société. Sa fille est en train de mourir alors qu’elle souffre d’une maladie dont les remèdes existent.
Le fond social et politique de cette société inégalitaire est traité rapidement, mais il est bel et bien présent.
La colère du héros, très visuelle, dynamise les scènes d’action et en déclenche d’autres au quart de tour. C’est l’une des grandes qualités du film : des rebondissements et des séquences d’action palpitantes. Glen Powell, que l’on a pu voir dernièrement combattre des tornades dans Twisters ou tomber amoureux dans Tout sauf toi, est un acteur d’action confirmé. Il a prouvé ses capacités physiques, et pour ce film, le cinéaste en joue pleinement. Il n’hésite pas à faire descendre son acteur d’un immeuble avec l’aide d’une corde… portant simplement une serviette autour de la taille — une scène que l’on retrouve sur YouTube sous le nom de Powell in a Towel.
Oui, The Running Man porte un fond politique passionnant, mais celui-ci est parfois éclipsé par l’impossibilité du film à prendre pleinement du recul par rapport au point de vue du protagoniste. Même s’il reçoit l’aide de personnes opposées au système, ces personnages sont à peine esquissés et surtout pensés pour servir l’action.
Voir Michael Cera s’amuser dans une maison piégée est délicieusement drôle et impressionnant, mais cela parasite un peu le discours d’un personnage censé être farouchement contre la télévision et contre le système. Ce qui transparaît aussi dans cette nouvelle adaptation, à l’heure de l’intelligence artificielle, est le tragique des images et des mots prononcés par Ben Richards. La télévision pousse à l’extrême ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Dans ce monde de faux semblant, la seule chose que veut voir le public c’est la souffrance et la mort. Mais une vraie souffrance et une vraie mort.
Point d’histoire : The Running Man, le pire de la téléréalité
Quand Stephen King écrit The Running Man, il n’est pas le premier à réfléchir à la question de la télévision et de son impact sur la vie des spectateur·trices. En effet, en 1958, l’écrivain américain Robert Sheckley publie la nouvelle Le Prix du danger (The Prize of Peril). Dans cette courte histoire, nous suivons les dernières heures d’un jeu auquel participe Jim Raeder. Il lui reste sept heures à survivre à des tueurs pour gagner une grosse somme d’argent, le tout sous le regard du public qui suit ses aventures en direct à la télévision. Certain·es peuvent l’aider — ce sont les Bons Samaritains — d’autres le dénoncer. Tout est déjà là : la critique de l’État et de la télévision, la question du libre arbitre et la division entre riches et pauvres.
Le cinéaste français Yves Boisset met en scène l’histoire en 1982 avec Gérard Lanvin en jeune traqué, Michel Piccoli en animateur pernicieux, et Bruno Crémer et Marie-France Pisier en PDG de la chaîne et productrice du show. Ce long-métrage d’anticipation est un ovni dans le paysage cinématographique français, qui produit peu de films de science-fiction. Une édition restaurée est d’ailleurs sortie chez Tamasa en 2024, montrant toute la pertinence du film aujourd’hui.
Sous son nom de plume, Stephen King s’inspire fortement du film pour écrire son récit The Running Man. Le réalisateur Yves Boisset porte alors plainte contre le film avec Arnold Schwarzenegger, sorti en 1987. Il gagne en 1998 au tribunal de grande instance de Paris.
Les enjeux de la téléréalité et de la brutalité télévisuelle sont ainsi des sujets traités dès les débuts du petit écran, qui envahit les foyers américains à partir de la fin des années 1940.
L’obsession pour les jeux sanglants ne s’arrête d’ailleurs pas, puisqu’en 2021, la plateforme américaine Netflix diffuse la série coréenne Squid Game, où des personnes s’affrontent et risquent leur vie en jouant à des jeux pour enfants — le tout pour le plaisir de quelques spectateurs puissants.
Pour aller plus loin, je vous conseille :
Si vous aimez les jeux sadiques qui remettent en cause l’ordre établi, Battle Royal est un livre pertinent, tout comme l’adaptation de Kinji Fukasaku en 2000. Il y a également la trilogie littéraire et cinématographique d’Hunger Games de Suzanne Collins qui explore avec force la manipulation politique et le spectacle de la violence.
Pour questionner la téléréalité et notre rapport aux images, The Truman Show de Peter Weir avec Jim Carrey, réalisé en 1998 reste une référence majeure et d’une grande modernité.
Pour un monde au bord du gouffre et dystopique passionnant, regardez Le Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón (2006), un film visionnaire qui résonne encore plus aujourd’hui.
Marine Moutot
Running Man
Réalisé par Edgar Wright
Avec Glen Powell, Josh Brolin, Daniel Ezra
Science Fiction, 2h13
Paramount Pictures France
Sortie le 19 novembre 2025
