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Bugonia, le nouveau film de Yórgos Lánthimos, pose des questions dérangeantes autour de la nature, la violence des êtres humains. Remake du film culte sud-coréen Save the Green Planet! de Jang Joon-hwan (2003), il renverse le regard que nous portons sur le monde qui nous entoure, la science et le rôle destructeur des humains. Entre délire complotiste, humour noir et vertige moral, Lánthimos nous tend un miroir déformant… dans lequel nous nous reconnaissons beaucoup plus que nous ne le voudrions.
Sélectionné en compétition officielle à la Mostra de Venise, Bugonia sort en France ce mercredi. Réécrit par Ari Aster (réalisateur entre autre de Midsommar et d’Eddington), Lars Knudsen (producteur danois) et Will Tracy (scénariste et producteur américain, notamment du long-métrage Le Menu), il a été proposé à Lánthimos sans que celui-ci ne connaisse le film coréen. Nous y suivons Teddy (Jesse Plemons), apiculteur, qui entraîne son cousin Don (Aidan Delbis) pour kidnapper la cheffe d’une grande entreprise pharmaceutique, Michelle Fuller (Emma Stone). Teddy est persuadé qu’elle est une extraterrestre souhaitant détruire la nature et asservir l’espèce humaine.
Pourquoi voir le film ?
Hymne à la nature
L’un des sujets du film est le complot. Teddy est convaincu que les extraterrestres ont pris le pouvoir pour détruire la Terre. Son intention semble noble, mais son raisonnement est pourtant un contresens. La première séquence où il apparaît le montre en train de veiller sur ses abeilles, expliquant à Don que leur disparition rapide et drastique constitue une catastrophe humanitaire que peu prennent réellement au sérieux. Pourtant, sa théorie lui permet d’éviter de remettre en cause les humains : la faute incombe toujours à l’autre — extraterrestres, Illuminati, forces surnaturelles.
Le film prend à contre-pied ce préjugé profondément ancré et s’en amuse. Yórgos Lánthimos invite les spectateur·trices à imaginer un monde sans êtres humains. Quel son ferait la planète au repos ? Cet hymne à la nature est essentiel. Restez jusqu’à la fin du générique pour découvrir la proposition du cinéaste.
Délirant, mais intelligent
Le réalisateur grec continue d’explorer la psyché humaine avec pertinence et minutie. Il parvient à faire passer son message sans avoir recours au gore ou au malaise extrême qui caractérisent certaines de ses œuvres précédentes. Il dérange, mais reste accessible. L’horreur des séquences ne franchit jamais la limite : ce qui était insoutenable dans certains de ses films est ici dosé. Il est souvent plus efficace d’imaginer que de voir.
Pourtant, Bugonia réussit à choquer. La folie et la névrose de Teddy vont si loin que séquestrer une femme ne lui suffit pas : il fait le choix de la torturer et ce passage est particulièrement éprouvant.
Lánthimos utilise l’humour et la dérision pour mettre en lumière ses protagonistes, mais il ne se moque jamais d’eux ni d’elle. Le récit est si habilement écrit que Teddy et Don deviennent touchants, tout comme la PDG Michelle Fuller, forte, indépendante et étonnamment conciliante. Emma Stone impressionne encore une fois : pour cette quatrième collaboration avec le réalisateur, elle est filmée de manière à ce qu’un simple mouvement de sourcil révèle tout ce qu’elle ressent et pense. Elle est stupéfiante et parvient à tout transmettre en un regard.
Jesse Plemons incarne un Teddy troublé et convaincu. Ce personnage torturé est prêt à aller loin pour prouver sa théorie : il croit véritablement ce qu’il dit. Cet homme fou ne recule devant aucune horreur. Psychologiquement perturbé, il entraîne Don dans sa chute. Joué par Aidan Delbis, ce dernier est sans doute le plus touchant : entre ambiguïté et tristesse, il ressent un malaise face à ce qu’il vit. La simplicité de ses réactions en fait un homme sincère, et sa trajectoire personnelle rend son destin tragique.
Avec Bugonia, Yórgos Lánthimos signe une œuvre furieuse mais lucide, capable de faire rire, de mettre mal à l’aise et de bouleverser en un seul mouvement. Le film n’offre aucune réponse facile, il expose nos paradoxes : dénoncer le pouvoir tout en le reproduisant, se croire victime tout en devenant bourreau.
Point d’histoire : La Bugonie
D’où vient le titre du film : Bugonia ? Dans la mythologie méditerranéenne, la bugonie est un rituel qui symbolise à la fois la mort et le renouveau. En grec ancien, bougonia signifie littéralement « né du bœuf » ou « progéniture du bœuf ». La croyance voulait en effet que les abeilles naissaient spontanément de la chair en décomposition des cadavres.
Cette idée — naïve aujourd’hui mais fascinante — a traversé l’Antiquité. On la retrouve chez Virgile, qui la décrit dans le livre IV des Géorgiques, où l’apiculteur Aristaeus tente de recréer une colonie détruite en sacrifiant un taureau. La bugonie n’est donc pas seulement un mythe rural : elle convoque une vision cosmique où la vie sort de la mort, où la nature se régénère malgré la corruption.
Pourtant, il est peu probable que ce rituel ait eu lieu. Même si les abeilles étaient essentielles, les vaches étaient également rares et précieuses. Il est possible que les femmes et les hommes des temps anciens aient observé sur les cadavres en décomposition l’apparition de larves, puis de mouches et de guêpes. Cela peut aussi faire référence aux illusions auxquelles les personnes croient. En voyant des insectes butiner le cadavre de vaches, peut-être ressemblant à des abeilles, ils ont pensé qu’en sacrifiant des bovins, ils pourraient avoir plus d’abeilles quand ils en auraient besoin.
Pour aller plus loin, je vous conseille :
Autour de la folie et de la paranoïa de personnes qui pensent pouvoir changer les choses, il y a la figure du Joker qu’a mis en scène par Todd Phillips (2019).
Autour de la paranoïa, il y a également Bug de William Friedkin (2006).
Marine Moutot
Bugonia
Réalisé par Yorgos Lanthimos
Avec Emma Stone, Jesse Plemons, Aidan Delbis
Comédie, Science Fiction, Etats-Unis, 1h59
Universal Pictures
Sortie le 26 novembre 2025
