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À la fois considéré comme l’un des chefs-d’œuvre du cinéaste japonais Hayao Miyazaki et comme l’un de ses films les plus réalistes – avec Le Vent se lève (2013) –, Porco Rosso sort en 1992. Il s’agit du dernier long-métrage des studios Ghibli entièrement réalisé à la main, sans aide de l’ordinateur, ce qui se ressent dans la richesse et la fluidité de son animation. Adapté du manga de 15 pages sorti entre mars et mai 1985, L’Ère de l’hydravion a été dessiné et écrit par le réalisateur lui-même.


Pensé à l’origine comme un projet plus léger pour les équipes du studio – qui venait de finir Souvenirs goutte à goutte d’Isao Takahata -, destiné à un public adulte masculin – notamment des hommes d’affaires voyageant en avion –, Porco Rosso prend rapidement de l’ampleur pour devenir l’œuvre singulière que l’on connaît aujourd’hui. Ce positionnement en fait d’ailleurs un film à part dans la filmographie du cinéaste.
C’est également le premier film de Miyazaki sorti en France. Il rassemble environ 170 000 spectateur·rices. Les enjeux de distribution étaient importants et le peu d’entrées en font un échec au box-office. Il avait pourtant remporté le Cristal du long métrage au festival international du film d’animation d’Annecy en 1993, la plus haute distinction du festival. Retour sur Porco Rosso.
Pourquoi voir le film ?
Un univers intime et politique
Pourquoi montrer un homme avec une tête de cochon dans l’Italie des années 1920 ?
Marco Pagot, surnommé Porco Rosso, est un ancien pilote de l’aviation italienne devenu chasseur de primes après la Première Guerre mondiale. Aux commandes de son hydravion rouge, il affronte les pirates de l’air et vit en marge de la société. Cynique, misogyne et désabusé, il semble avoir perdu foi en l’humanité. Tout au long du film, nous en apprenons plus sur son histoire et pourquoi il aurait (par sa propre volonté ou un sortilège ?) une tête de cochon pour visage.
Il faut aller du côté de la vie privée du cinéaste, qui a alors presque cinquante ans pendant la création du film. En effet, il se compare souvent à un cochon dans les interviews. Ces animaux sont considérés au Japon comme des êtres mignons, mais peu respectés. Selon lui, il s’agit d’un « animal avare, capricieux et qui n’est pas sociable… En termes bouddhistes, il a tous les défauts de l’être humain : il est égoïste, fait tout ce qu’il ne faut pas faire, jouit de sa liberté. Il nous ressemble beaucoup ! ». Lui-même sent qu’il a perdu son âme communiste en créant le studio Ghibli qui est un empire de l’animation japonaise – c’était moins le cas dans les années 1990, mais son film Mon voisin Totoro est devenu culte notamment grâce aux produits dérivés qui se sont extrêmement bien vendus. C’est par exemple le cas des parents qui se transforment en cochons après avoir mangé sans réfléchir des quantités de nourriture dans Le Voyage de Chihiro (2003). Dans Porco Rosso, cette métamorphose symbolise ainsi un homme brisé par la guerre, incapable de continuer à croire en un monde qu’il a vu sombrer.
La guerre est d’ailleurs au cœur du film. Marco a perdu tous ses camarades et refuse désormais de tuer. Cette désillusion nourrit un pacifisme profond, indissociable de la passion de Miyazaki pour l’aviation : un amour ancien, teinté de culpabilité, hérité d’un père qui construisait des avions de guerre. À travers Porco, le cinéaste interroge la beauté de voler face à l’horreur de ce que l’aviation a servi à détruire – un questionnement qu’il prolongera pleinement dans Le Vent se lève.
Ainsi, l’univers réaliste et ancré dans une réalité historique précise – l’Italie dans les années 1920 au moment de la montée du fascisme – est un moyen pour Miyazaki de parler de thématiques qui lui tiennent à cœur. C’est également un film sur le quotidien. Il ne se passe pas énormément d’action, un peu comme dans Kiki la petite sorcière (1989) ou encore Ponyo sur la falaise (2008).
Un récit contre le fascisme
Ancré dans l’Italie des années 1920, Porco Rosso est l’un des rares films de Miyazaki à être aussi précisément situé dans un contexte historique réel : celui de la montée du fascisme et de l’arrivée de Mussolini au pouvoir. Si le manga d’origine ne mentionnait pas cet arrière-plan politique, le film l’intègre subtilement.
Le fascisme n’est jamais incarné frontalement. Il apparaît de manière diffuse, à travers des soldats anonymes en noir, une conversation inquiétante, ou la pression grandissante exercée sur Marco. Ce choix rend la menace plus sourde, plus insidieuse. Porco Rosso devient alors une figure de résistance, refusant de se soumettre à un pouvoir qui cherche à contrôler les corps, les territoires et les esprits. Il est intéressant d’ailleurs que la seule séquence où la menace est clairement annoncée se déroule dans un cinéma. Porco doit agir dans l’ombre pour ne pas être attrapé.
On peut, de plus, avoir une lecture marxiste du long-métrage également. Par le passé, Hayao Miyazaki était un fervent communiste. L’utilisation de la chanson française Le Temps des cerises est aussi emblématique. Cette œuvre est fortement associée à La Commune de Paris. De ce mouvement fort naît l’expérimentation d’une République qui appartient réellement au peuple, idée qui touche profondément le cinéaste. Dans la version originale, c’est la chanteuse japonaise Tokiko Kato qui interprète ce titre, traduisant certaines parties en japonais.
Trente ans après sa sortie, le film de Miyazaki continue de murmurer une mise en garde discrète : lorsque le monde glisse vers la violence et l’autoritarisme, certains choisissent de se retirer, de voler à contre-courant. Dans une époque où les idéologies fascisantes refont surface, la figure de Porco — solitaire, imparfaite, mais profondément libre — nous rappelle que refuser l’ordre imposé est parfois le dernier geste de résistance possible.
Ses personnages féminins fort
Le cinéaste japonais est connu pour ses protagonistes féminins forts et indépendants. Ainsi, si le protagoniste est un homme, ce sont pourtant les femmes qui portent l’action et la réflexion du film. Les personnages masculins sont souvent immatures, ridicules ou infantilisés, à l’image des pirates de l’air ou de Donald Curtis, rival américain de Porco. Les combats ressemblent davantage à des jeux qu’à de véritables affrontements. Et, sans doute le plus drôle, les pirates de l’air se font appeler les Mamma Aiuto, ce qui signifie “Maman à l’aide” qui illustre bien leur désespoir au début du film quand ils kidnappent des petites filles qu’ils n’arrivent pas à contrôler.
Quand Porco doit réparer son avion, il va voir son vieil ami Piccolo. Il découvre alors, avec surprise, que c’est Fio, sa petite-fille de 17 ans, qui va dessiner les plans du nouvel avion et que ce sont toutes les femmes de la famille qui le construiront. Surpris est un faible mot, étant donné qu’il n’hésite pas à faire des remarques sexistes et qu’il n’est pas rassuré par le projet. Très vite pourtant, elles se montrent plus que capables, et ce sont Porco et Piccolo qui observent dans un coin, s’occupant même des bébés. De plus, Fio se révèle mature, déterminée et courageuse : elle remet les Mamma Aiuto en place et leur tient tête.
Le personnage de Gina est également passionnant. Présentée d’abord comme une chanteuse belle et désirée – notamment par Curtis –, elle s’engage dans la lutte contre le gouvernement fasciste et offre un refuge aux pirates de l’air dans son bar. Elle tient surtout tête à Porco, dénonçant la manière dont les femmes sont trop souvent considérées comme des objets attendant l’attention des hommes. Un message fort et nécessaire.
Enfin, les fillettes kidnappées au début du film sont tout sauf passives. Surexcitées à l’idée de voler, elles n’ont peur de rien et mettent les pirates en grande difficulté. Leur énergie cause même plus de dégâts que l’arrivée de Porco venu les sauver.
Je nuancerai toutefois le propos féministe du film. Si les hommes sont majoritairement immatures et parfois misogynes, l’affection que Fio porte à Porco semble disproportionnée et tend à valider son comportement. Malgré l’évolution du personnage grâce à la jeune femme, Marco/Porco est peut-être trop facilement absous.
Petit bonus
C’est Jean Reno qui incarne Porco Rosso dans la version française. L’acteur est longtemps considéré comme une légende au Japon pour avoir joué dans Godzilla, même si cela est sans doute moins vrai aujourd’hui auprès des nouvelles générations.
Point d’histoire : La musique des films d’Hayao Miyazaki
Le compositeur Joe Hisaishi collabore pour la première fois avec Hayao Miyazaki sur Nausicaä de la Vallée du vent en 1984. À partir de ce film fondateur, une collaboration durable et essentielle se met en place : Hisaishi compose la musique de tous les longs-métrages réalisés par Miyazaki. Cette relation artistique, fondée sur une profonde compréhension mutuelle, façonne durablement l’identité des films du cinéaste, dont l’émotion et la poésie seraient difficilement concevables sans les compositions du musicien.
Pour Porco Rosso, Joe Hisaishi s’inspire largement de la musique italienne, en particulier de ses rythmes et de ses harmonies populaires, évoquant notamment l’esprit de la chanson ’O sole mio. Entièrement orchestrale, la bande originale accompagne aussi bien la légèreté de l’aventure que la mélancolie du personnage de Porco, renforçant le contraste entre la beauté du ciel et le poids de l’histoire. La musique devient alors un véritable prolongement du regard de Miyazaki, entre romantisme, nostalgie et engagement.
Pour aller plus loin je vous conseille :
Les épisodes de podcast suivant :
Animedia, #24 Porco Rosso : quand romantisme rime avec antifascisme
Kanpai ! Japon, [CULTURE #2] Hayao Miyazaki, analyse détaillée de la filmographie du maître de l’animation japonaise
Mon voisin Miyazaki, Porco Rosso, l’utopie aérienne
Marine Moutot
Porco Rosso
Réalisé par Hayao Miyazaki
Drame, Japon, 1h33, 1992
Disponible sur Netflix, sur La Cinetek, FILMO ou en DVD
