[CINÉMA] Le Chasseur de baleines

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Présenté aux Arcs Film Festival, où il a remporté le Grand Prix du Jury en 2021 – festival qui met chaque année à l’honneur des films européens de qualité – Le Chasseur de baleines sort enfin en salle. Il s’agit du premier long-métrage du russe Philipp Yuryev. 

Fable sur l’apprentissage de l’amour et de la sexualité, l’histoire prend place au détroit de Béring qui sépare la Russie de l’Alaska. Il fait 86 km. C’est la distance que doit franchir le jeune Leshka pour retrouver la femme de sa vie à Détroit. Cet adolescent qui vit avec son grand-père dans l’Extrême-Orient russe rêve de s’installer en Amérique. Il a rencontré sur un chat érotique Hollysweet_999 et en tombe amoureux. Ce chasseur de baleines va tout faire pour traverser le détroit de 86 km. 

Pourquoi voir le film ?

Un film sur l’adolescence

La solitude de Leshka est la même que celle des autres hommes qui vivent dans ce petit village isolé. Ils voient en l’arrivée d’internet un moyen de s’évader quelques instants sur des sites pornographiques. S’ils ne peuvent pas goûter à la chaleur d’une femme, ils peuvent au moins la fantasmer. Mais pour Leshka, le fantasme va plus loin et devient bientôt un désir féroce pour aller rencontrer une des stripteaseuses qu’il regarde et avec qui il tente innocemment d’entrer en contact. 

Les écrans deviennent alors des surfaces de projection, où s’entremêlent curiosité, désir et imagination. Pour cet adolescent de quinze ans, il ne s’agit ni de sexualité ni de consommation d’images, mais d’un besoin profond de lien, d’évasion et de découverte de l’autre. Ce contraste entre cette image de femme sensuelle et ce jeune homme, loin d’être provocant, souligne l’écart entre le rêve et le réel. La relation que Leshka croit tisser avec cette inconnue est entièrement imaginaire, presque enfantine. Philipp Yuryev filme cette projection avec une grande pudeur : rien n’est montré, tout est suggéré. Le désir reste abstrait, désincarné, plus proche du rêve que de la réalité. C’est le thème du premier amour à quoi tout le monde peut s’identifier. 

Le rêve américain, le passé du monde

Le Chasseur de baleines surprend dès ses premières images en 4/3 qui montrent les États-Unis : une musique country et des enseignes lumineuses. Images pleines d’illusion, nous suivons dans les couloirs d’un lieu de prostitution une jeune femme blonde, ultra maquillée et en petite tenue. Elle s’installe sur un lit à baldaquin en face d’un ordinateur et se met à faire des poses sensuelles. Nous traversons alors l’écran pour nous retrouver dans une cabane avec des hommes aux visages ridés et fatigués. Même si le plan pourrait paraître sinistre, il est attendrissant. Tandis que les hommes quittent un à un la pièce, deux garçons restent, plus intrigués par cette découverte que les autres. Cette femme-objet que des millions d’hommes regardent à travers le monde ne prononcera jamais aucun mot, la relation qu’entame Leshka avec elle est purement platonique. Pourtant, le cinéaste réussit à la rendre touchante et nous sommes ému.e.s par cet adolescent de 15 ans qui lui parle comme si elle pouvait l’entendre. Il tisse un lien avec l’étranger et se met à fantasmer d’un ailleurs. L’Alaska, si proche et pourtant si loin, est un lieu qui semble inaccessible. Tout le monde en parle sans y aller. Le seul qui a osé a été rejeté par la mer. Quand enfin Leshka doit partir, son voyage initiatique paraît irréel. Il tombe sur une île majestueuse où des contrebandiers lui montrent les deux continents : « de ce côté l’Amérique, c’est le passé, de ce côté la Russie, c’est l’avenir ». Tel un mage lui indiquant la voie à suivre. Puis, il croise sur un Américain — l’excellent, mais trop rare Arieh Worthalter — qui accepte de l’aider à traverser jusqu’à l’Alaska. Il y découvre un pays vide, semblable à la toundra près de son village, mais hostile : l’eau est polluée, les aliments non comestibles. Il arrive alors dans un champ de squelettes. Ces os sortis de terre rappellent le film d’Andrey Zvyagintsev, Leviathan (2014) où la corruption et l’avilissement de la population sont orchestrés par un petit groupe riche et puissant. La réalité ne rejoint pas le fantasme.

Le film prend encore plus sens aujourd’hui avec ce qu’il se passe actuellement aux États-Unis : un retour à un temps ancien où la vie ne possède plus de magie. Tandis que le jeune Leshka souhaite avoir un meilleur avenir, il se trouve sur une terre ravagée.

Philipp Yuryev possède un réel sens esthétique du cadrage qui font penser aux prouesses d’Adilkhan Yerzhanov (La Tendre indifférence du monde, 2018 ; A Dark-dark Man, 2019). Il nappe ses personnages dans une ambiance presque féérique par moment. Si nous suivons Leshka, le cinéaste n’hésite pas à faire des pauses pour montrer la vie des autres habitants dans leur cabane. Il capte une manière de vivre qui semble arrêter dans le temps. De plus, il magnifie les paysages de la mer et de ce petit village. Il regarde ce monde-là sans jugement et même avec tendresse. Cette vie dure et isolée dont le seul lien est un ordinateur qui permet de fantasmer une autre vie. L’apprentissage que fait Leshka est celui de millions d’adolescents dans le monde. Le Chasseur de baleines est si émouvant et nous touche droit au cœur, parce qu’il est universel.

Marine Moutot

Le Chasseur de baleines
Réalisé par Philipp Yuryev
Avec Vladimir Onokhov, Vladimir Lyubimtsev, Kristina Asmus
Drame, Russie, Pologne, Belgique, 1h35
Singularis Films
Sorti le 28 janvier 2026

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