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La cinéaste américaine multi-récompensée Kelly Reichardt revient avec son nouveau long-métrage, The Mastermind. Le récit suit James Blaine « J.B. » Mooney (Josh O’Connor), un homme sans réel objectif, sur lequel sa famille bourgeoise exerce une pression constante pour qu’il trouve du travail. Effacé comme mari, fils et père, il décide de monter un casse afin de voler quatre tableaux d’Arthur Dove dans le musée de sa ville.
La réalisatrice dépeint la déchéance d’un homme qui se pense intelligent, tout en interrogeant la place des hommes dans les sociétés occidentales. Bien que l’histoire se déroule dans le Massachusetts des années 1970, le sujet reste profondément universel et actuel.
Présenté en Compétition officielle au Festival de Cannes, le film sort ce mercredi au cinéma.
Pourquoi voir le film ?
Hymne à la lenteur
Kelly Reichardt instaure son propre rythme dans chacune de ses œuvres. Elle prend le temps de filmer le quotidien, sa répétition, sa pesanteur. Son protagoniste est profondément inactif : il agit peu, par à-coups.
Dans la séquence d’ouverture, il observe les œuvres du musée, indifférent au monde qui l’entoure. Lentement, il avance, regarde, calcule… et vole un petit objet, discrètement. En parallèle, la cinéaste nous présente sa famille : sa femme et leurs deux fils.
Cette lenteur qui enveloppe la vie de J.B. est aussi celle de son rapport au monde. Il subit la vie plus qu’il ne la vit. C’est sa femme (Alana Haim), silencieuse mais solide, qui porte le foyer. Ce sont ses parents (Hope Davis et Bill Camp) qui remettent sans cesse en question ses choix et son immobilisme.
Dans la deuxième partie, alors que l’enjeu devient la fuite, la réalisatrice filme l’échappée au ralenti. Il ne s’agit pas d’une course-poursuite effrénée, mais de la perte progressive des repères et du confort d’un homme. J.B. ne semble pas plus libre une fois sorti du cercle familial.
Revisite la place du père
Le film questionne la figure du père, longtemps perçue comme pilier de l’autorité et du pouvoir dans les sociétés occidentales. J.B. apparaît aux yeux de son entourage comme un raté : il ne parvient pas à trouver un emploi, sa femme ne lui parle presque plus, et lui-même se perçoit comme un artiste incompris.
Josh O’Connor incarne avec justesse la flegme, la fatigue et l’indécision de son personnage. J.B. ne va jamais au bout de ses idées. Il vole, mais pour lui seul. Il imagine un cambriolage non pas pour survivre, mais pour se donner l’illusion d’un but, d’avoir quelque chose à lui. Posséder pour exister.
Le titre du film est profondément ironique. J.B. n’est pas un cerveau criminel, mais le pantin de sa propre existence, échouant dans tout ce qu’il entreprend. Face à lui, la figure qui incarne l’ordre et la norme est son propre père. En opposant ces deux hommes, Kelly Reichardt interroge ce que signifie être père, être homme, dans une société qui exige réussite professionnelle, autorité familiale et stabilité émotionnelle.
Certains s’y conforment, d’autres s’y perdent. J.B. appartient à cette seconde catégorie : sans place, sans direction, sans véritable désir, il dérive. Avec humour et tendresse, la cinéaste dresse ainsi le portrait d’un homme en échec, mais humain.
Métaphore de notre époque
La cinéaste inscrit également son film en résonance avec le présent. Alors qu’aujourd’hui les images de guerres et de génocides circulent en continu, les années 1970 étaient marquées par la guerre du Vietnam.
En toile de fond, cette violence traverse le film par la télévision et la radio, que la famille Mooney laisse tourner en permanence. Ce bruit du monde contraste avec l’inaction de J.B., soulignant un malaise plus large : comment vivre nos vies quand de l’autre côté du monde d’autres vies s’effondrent ?
Avec The Mastermind, Kelly Reichardt signe un film d’une grande finesse, où le crime n’est jamais un spectacle mais un révélateur. À travers l’errance de J.B., elle observe une masculinité en crise, incapable de trouver sa place dans un monde qui exige performance et réussite. En refusant l’action spectaculaire au profit de la lenteur et de l’échec, la cinéaste dresse un portrait lucide et humain d’un homme dépassé par son époque — et, à travers lui, d’une société qui ne sait plus très bien quoi faire de ses silences.
Pour aller plus loin, je vous conseille la filmographie de Kelly Reichardt :
La cinéaste américaine a souvent renouvelé les genres, ici c’est celui du film de cambriolage, avant elle l’a fait avec le western avec le très beau La Dernière piste (2010). Dans Night Moves (2013), elle questionnait aussi l’engagement écologique. Avec son tout premier film, River of Grass (1994), racontait déjà la vie de gens qui ne savaient pas quoi faire. Ce road-movie qui ne démarre jamais incarne bien toute l’œuvre de la cinéaste.
La réalisatrice est souvent scénariste et monteuse sur ses films. Une artiste complète.
Marine Moutot
The Mastermind
Réalisé par Kelly Reichardt
Avec Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro
Comédie dramatique, États-Unis, 1h50
Condor Films
Sorti le 4 février 2026
