[CINÉMA] Le Gâteau du Président

Image tirée du film Le Gâteau du président

Temps de lecture : 6 min

S’inspirant de sa propre expérience, le réalisateur irakien Hasan Hadi raconte, dans une tragi-comédie, l’histoire de l’écolière Lamina, en avril 1990, qui doit préparer un gâteau pour l’anniversaire du président Saddam Hussein.
Nous suivons son périple pour trouver les différents ingrédients, tandis qu’en toile de fond est montrée avec franchise la crise que traverse le pays.

Puissant et touchant, le film a reçu la Caméra d’Or au Festival de Cannes 2025 – qui récompense le meilleur film toutes sélections confondues – ainsi que le Prix du public à la Quinzaine des cinéastes. Il a également été sélectionné pour représenter l’Irak aux Oscars 2026.

Pourquoi voir le film ?

La grande Histoire par le regard d’une enfant

Le film commence par la pauvreté des habitants d’un petit village d’Irak, au bord de l’eau, où celle-ci vient justement à manquer, et où tout est rationné et cher. Nous suivons Lamina, qui vit avec sa grand-mère et Hindi, son coq. Un voisin lui offre une pomme : ce sera son seul repas du jour. Lamina est volontaire et forte, c’est avec elle que nous allons découvrir la réalité de son pays à travers ses yeux grands ouverts.

Très vite, le récit intègre la corruption et les faveurs que s’octroient les hommes du régime. Tout au long du film, la jeune fille est confrontée à l’avilissement du pouvoir, qui profite d’un soutien sans faille de la population, la propagande ayant réussi à glorifier l’image du président.

Dans sa quête, Lamina va aussi être mise face à la perversion des adultes. Sans forcément tout comprendre du monde qui l’entoure, elle devine – et les spectateur-trices avec elle – que ses croyances en la grandeur de son pays ne sont pas si bien placées. Elle va de désillusions en désillusions. Les privations, les abus et surtout la manière dont elle est traitée vont lui faire prendre conscience de son statut – d’enfant et de femme –, mais aussi de sa condition sociale. Elle réalise que son ami, Saeed, qu’elle surprend en train de voler, n’est pas celui qui s’est dévoyé, mais que c’est la situation elle-même qui est faussée.

Un événement majeur va avoir lieu, déclenchant le questionnement de Lamina et la découverte que sa vie, déjà difficile, peut l’être encore plus. Malgré le manque dû aux crises sanitaires et alimentaires, chaque classe du pays doit fêter l’anniversaire du guide et président Saddam Hussein. Tiré-es au sort pour apporter chacun-e quelque chose lors de la fête, iels espèrent secrètement ne pas voir leur nom tiré. Même si cela est un grand honneur, leur condition de vie est déjà déplorable. Avec à peine de quoi se nourrir, comment apporter des fruits frais, des boissons et, plus encore, un gâteau ?

Lamina avait pourtant mis en place un stratagème avec sa grand-mère pour éviter le tirage au sort. Échouer implique de lourdes conséquences : la disgrâce et la honte sur la famille. Cet épouvantail, agité devant les enfants pour qu’iels exécutent les ordres, montre bien la manipulation qu’iels subissent dès le plus jeune âge. Une propagande immorale. Le film montre également, par petite touche, un peuple qui tente de se soutenir à hauteur de ces capacités. Tous et toutes n’ont pas sombré dans la corruption.

Un rythme soutenu

Après une ouverture qui prend le temps d’installer le décor et les personnages, et de filmer la désolation et la pauvreté, le film prend rapidement un autre tournant. La jeune Lamina refuse le sort que veut lui réserver sa grand-mère pour la sauver et part seule chercher les aliments dans la ville.

Un montage alterné entre la quête de Lamina avec son ami Saeed et la recherche désespérée de la grand-mère crée un sentiment d’urgence. De plus, la fête nationale qui se prépare et l’agitation de la ville intensifient encore le récit. Les rares moments de calme sont chargés d’émotions ou de questionnements.

Avec beaucoup de brio, le réalisateur parvient à nous faire sentir la détresse de ces missions parallèles, presque désespérées. De plus, l’Irak est filmé avec ses couleurs chaudes, mais jamais magnifiées. C’est un pays que le cinéaste aime, mais qu’il regarde avec lucidité.

Intense, le long-métrage ne perd jamais son public. Au contraire, malgré l’agitation de la vie et les endroits bondés qu’explore Lamina (marché, hôpital…), le récit prend le temps de dresser un état des lieux et d’analyser les failles d’un système.

La propagande et sa dénonciation

Quand bien même l’histoire se déroule trente ans en arrière, le récit est cruellement d’actualité. Alors que des hommes de pouvoir créent un peu partout dans le monde un culte autour de leur personnalité (Trump aux États-Unis, Poutine en Russie et, à plus petite échelle, Macron en France), le film explore sa mise en pratique.

Quand le peuple scande dans la rue le nom de Saddam Hussein, ou le défend lorsque des sanctions internationales (de l’ONU) sont mises en place à son égard – et qu’elles se répercutent directement sur la population –, nous observons le résultat d’une propagande redoutablement efficace.

Avec pertinence et efficacité, Le Gâteau du président est un film nécessaire, à l’heure où des personnalités politiques néfastes gagnent le cœur de femmes et d’hommes un peu partout dans le monde. Il rappelle que tout cela n’est qu’une construction destinée à endormir le peuple et à mieux le manipuler. Hasan Hadi pose un regard juste sur son passé et nous parle, avec discernement, du présent.

Point d’histoire : L’Irak sous Saddam Hussein

Saddam Hussein arrive au pouvoir en Irak en 1979, après avoir consolidé son autorité au sein du parti Baas. Dans les années 1970 et au début des années 1980, le pays connaît une période de modernisation rapide : l’école devient gratuite et obligatoire, l’accès aux soins se généralise, les infrastructures se développent et l’Irak s’impose comme l’une des grandes puissances du monde arabe grâce à ses ressources pétrolières. Cette prospérité relative masque toutefois un régime autoritaire fondé sur la répression et le culte de la personnalité.

La situation bascule avec la guerre Iran-Irak (1980-1988), un conflit extrêmement meurtrier qui fait près d’un million de morts et laisse le pays exsangue. Les massacres, l’usage d’armes chimiques – notamment contre les populations kurdes – et l’effondrement économique fragilisent durablement la société irakienne. À la suite de l’invasion du Koweït en 1990, l’Irak subit de lourdes sanctions internationales. Dans les années 1990, la population vit alors dans des conditions dramatiques : pénuries alimentaires, système de santé à bout de souffle, inflation massive. Les restrictions touchent avant tout les civils, tandis que la propagande du régime tente de maintenir l’illusion d’une grandeur passée.

Pour aller plus loin, je vous conseille : 

Les articles très complet Saddam Hussein : une Dictature à l’irakienne d’Alia Al Jiboury ou encore dans la Revue histoire, celui de Youness Hattouma L’Irak : la chute d’une nation

Marine Moutot

Le Gâteau du Président
Réalisé par Hasan Hadi
Avec Baneen Ahmad Nayyef, Sajad Mohamad Qasem, Waheed Thabet Khreibat
Drame, Irak, Quater, États-Unis, 1h42
Tandem
Sorti le 4 février 2026

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