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Pour son premier long-métrage en tant que réalisateur, Zaven Najjar propose un film coloré et rythmé en adaptant le roman d’Ahmadou Kourouma, Allah n’est pas obligé. Avec beaucoup d’humour, malgré le sujet dur de la vie d’un enfant-soldat, le cinéaste parvient à nous montrer la dureté de cette vie sans pathos.
Présenté en compétition L’Officielle au Festival international du film d’animation d’Annecy, le film sort mercredi 4 mars au cinéma.


Tout d’abord, merci beaucoup pour l’entretien. J’ai vu le film hier soir et il traite d’un sujet compliqué et sensible [les enfants soldats]. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter Allah n’est pas obligé d’Ahmadou Kourouma?
Zaven Najjar : En fait, c’est plusieurs choses. Déjà, c’est la rencontre avec Sébastien Onomo, le producteur. Nous travaillions ensemble sur un autre projet où j’étais directeur artistique, La Sirène de Sepideh Farsi. À cette époque, Sébastien montait sa société de production : Special Touch Studio. Étant d’origine camerounaise, il voulait développer des films qui se passent principalement en Afrique, ainsi que dans les Caraïbes et dans le monde urbain. En même temps, il avait ce rêve d’adapter le roman d’Ahmadou Kourouma. Il connaissait mon travail et il savait que moi, de par mes origines – nous sommes des Arméniens de Syrie et du Liban –, je pouvais être intéressé. Surtout que, quand j’étais adolescent, j’ai entendu beaucoup d’histoires de guerres civiles qui étaient souvent racontées comme le héros, Birahima, le fait dans le film. C’est-à-dire avec un peu d’humour et d’ironie, ou alors des récits qui commencent comme une blague. Quelqu’un te raconte une blague, ne te dit rien, et cela devient dramatique, tu n’es pas prêt. J’ai souvent entendu des choses comme ça aussi en grandissant. Donc, forcément, quand j’ai lu le roman, ça m’a profondément touché, l’utilisation de cet humour et de cette ironie surtout, et ce langage très direct. En même temps, le roman était évidemment extrêmement émouvant, mais aussi, il faisait beaucoup réfléchir et il décortiquait beaucoup de mécanismes qui mènent à ce type de conflits ou qui les entretiennent. Ça, pareillement, ça entrait en résonance avec des choses qui se passaient au Moyen-Orient.
À partir de là, nous avons commencé à discuter, Sébastien et moi, du projet, nous avons commencé à faire des dessins. Et en même temps, je me disais : «Ok, je peux faire ce film si j’arrive à travailler avec des anciens combattants au Libéria, etc.» C’est ce que j’ai commencé à faire après.
Je voulais justement savoir si vous avez rencontré d’anciens enfants-soldats. Et si vous étiez allé au Liberia, en Sierra Leone aussi, pour faire des recherches pour le film.
Zaven Najjar : C’était l’étape deux. Je ne suis pas un reporter, donc je commence par prendre conseil auprès d’amis, de journalistes. Et puis, au fur et à mesure, par un intermédiaire, deux intermédiaires, etc., je trouve le contact d’un ancien général, Mohamed «Sparo» Tarawalley. Je pensais le rencontrer une demi-heure ou une heure. Mais il m’a dit : «Non, non. Je peux te guider. Je peux te faire rencontrer des personnes.» Donc, je vais à Montréal et, par son biais, je rencontre d’anciens combattants et d’anciens enfants soldats de ce conflit, des Libériens et des Sierra-Léonais. Et puis des gens qui étaient des figures religieuses, des jujumen – j’aime bien ce mot en anglais –, des marabouts, qui ont combattu eux aussi. Et donc, je commence des interviews comme nous sommes en train de faire maintenant.
Par la suite, nous allons sur la plupart des lieux du roman. Pour moi, l’un des gros enjeux était d’aller dans des mines de diamants artisanales parce que je voyais à peu près comment cela fonctionnait, mais je voulais voir comment cela fonctionnait à l’époque quand c’était militarisé. Je voulais trouver des gens qui possédaient des carrières et des gens qui travaillaient dans ces carrières pour les interviewer et comprendre les différentes populations. Quand tu fais un film d’animation, tu dois à la fois raconter l’histoire et recréer des décors, créer l’univers. C’est grâce à ce travail de recherche que j’ai pu le faire.
En même temps que nous disséquions le scénario avec Mohamed, je dessinais les croquis. Et puis, j’ai aussi rencontré d’autres personnes, l’ancien professeur de littérature africaine à la Sorbonne de Sébastien Onomo, M. Tumba Shango Lokoho. Ou encore Noël Quidu, qui était photographe pendant la guerre au Libéria. Sur l’aspect littéraire, j’ai eu beaucoup d’aide de ma co-scénariste, Karine Winczura, qui m’a aidé dans l’adaptation du roman en scénario.
Ces différentes couches de travail ont été vraiment fondamentales pour faire le film.
Avez-vous aussi rencontré des personnes qui vous ont inspiré pour le jeune Birahima ou est-ce que vous avez, en lisant le roman, directement eu une idée du personnage ?
Zaven Najjar : Ça m’est arrivé de croiser des gens qui me faisaient penser à ce gamin dans la vraie vie. Clairement, tu croises des personnes, des adolescents totalement par hasard. Donc, cela m’a aidé. Mais c’est vraiment le travail et l’échange avec l’acteur principal, qui est un jeune rappeur ivoirien, SK07. Sa personnalité et son talent ont beaucoup infusé dans le protagoniste mais aussi dans l’animation du personnage. C’était très important. À l’époque, il avait 11 ou 12 ans quand nous avons enregistré les voix. C’était un très jeune adolescent et il a fait toute la voix off du film, qui est dur et difficile à jouer. Pourtant, il était à l’aise, plus que n’auraient pu l’être des acteurs professionnels.
C’est vrai qu’il est très à l’aise et très naturel. Il n’a pas peur des choses. C’est surprenant de savoir qu’il avait 11, 12 ans à l’époque.
Zaven Najjar : Oui, Je pense qu’étant rappeur, cela l’a aidé pour incarner Birahima. Il a ce langage très direct et en même temps, cette sensibilité. Travailler avec lui, c’était vraiment super. C’était un travail sensible tout en étant fort. Cela nous a vraiment beaucoup aidé pour le travail autour de l’animation. Cela a été notre base. Et puis, nous travaillons comme cela avec tous les acteurs [en enregistrant les voix avant de travailler sur l’animation], des gens très talentueux. Nous avons enregistré une bonne partie des acteurs et actrices à Abidjan et nous préparons, en ce moment, une version anglaise également. Pour les autres plus petits rôles, et qui sont finalement très importants, nous avons fait appel à une équipe d’acteurs et d’actrices qui ont l’habitude de travailler ensemble. Ils savent improviser sur scène. Il y avait cette énergie entre eux, cette complicité qui était formidable. Ça nous a parfois permis d’improviser, même des chants. Le chant à la fin autour de la pompe est un peu improvisé. C’est pour ça que j’insiste là-dessus, parce que tout ce travail-là d’enregistrement est essentiel. Tu ne peux pas animer dans le vide. Les voix influencent l’ensemble du film. Avoir la chance de travailler avec cette équipe à Abidjan était nécessaire.
J’ai pu travailler aussi à Paris avec Thomas Ngijol, excellent comédien, qui faisait Yacouba. Nous avons un peu modifié son histoire. J’avais déjà fait les designs, ça ne les a pas modifiés, mais par contre, ça donne l’énergie des personnages. Ça, nous en avions besoin. Cette énergie-là, c’était important. Thomas est un excellent réalisateur. Donc travailler avec lui, c’était plus que travailler avec un acteur, c’était travailler avec quelqu’un qui te propose des choses, qui est vraiment un créateur. Et ça, c’était aussi passionnant.
Dans le film, il y a beaucoup de couleurs vives, il y a des musiques, renforcé par SK07 qui est rappeur aussi. Mais tous ces moments-là, vous en parlez un petit peu avec le fait que l’humour vient du roman, mais comment avez-vous fait ces choix-là : choisir des couleurs aussi vives pour un sujet qui est très difficile ? Et d’avoir fait un film rythmé plutôt que de rester dans le pathos ?
Zaven Najjar : Dans le roman, il n’y a justement pas de pathos. C’est ce qui m’avait touché car dans les histoires que j’entendais dans ma famille, il n’y avait pas de pathos. C’était assez direct, assez frontal. En fait, c’est de retranscrire un peu l’énergie du personnage que tu peux ressentir quand tu lis le roman. Qu’est-ce qu’au-delà de l’interprétation, en termes de cinéma, tu peux utiliser ? C’est ce que je me suis dit pour les couleurs, il fallait une évolution dans le film. Au début, tout est chatoyant. Et ensuite, une fois qu’ils se font attaquer sur la route, le sol est très saturé. Ce que je voulais faire, c’était quelque chose d’assez organique où les saisons évoluent en même temps que le héros, même si en termes de temporalité, l’histoire se déroule sur plus d’une année.
Au fur et à mesure, il a une forme de désenchantement, ou en tout cas, que ça devient plus dur, et Birahima ne croit plus à ce qu’on lui dit. Les teintes tirent plus vers la saison des pluies, il fait plus gris. C’est à ce moment que les couleurs évoluent grandement.
Et entre les deux, tu as le passage où ils sont dans la mine de diamants, où là, le décor fait que tout est moins saturé parce que tout très blanc. Cela crée une sorte de transition. Par la suite, quand ils vont en Sierra Leone, il y a beaucoup de pluie. C’est une partie plus courte, mais il y a beaucoup de pluie. À la fin, là, la pluie s’arrête et ça repart un tout petit peu vers des couleurs plus chaudes, mais très légères. Je voulais vraiment marquer cette évolution-là dans le film.
C’est votre premier long métrage et vous arrivez au Festival international du film d’animation d’Annecy en Compétition L’Officielle, qu’est-ce que cela fait ? Est-ce que vous pouvez nous parler un peu de votre parcours ?
Zaven Najjar : Avec plaisir. Je suis réalisateur et illustrateur. J’ai été longtemps réalisateur où je faisais des films pour la télévision et de la publicité. Mais en parallèle, je créais mes propres illustrations et j’ai réalisé, en 2015, mon premier court métrage d’animation qui s’appelle Un Obu Partout, qui est l’adaptation de deux nouvelles d’un auteur libanais qui s’appelle Alexandre Najjar. Après avoir fait Un Obu Partout, j’ai rencontré Sepideh Farsi et nous avons commencé à travailler sur La Sirène ensemble, également sélectionné au Festival d’Annecy en 2023. C’est là que je rencontre Sébastien Onomo, le producteur d’Allah n’est pas obligé. Et en parallèle, je continue toujours à faire des illustrations. Concernant Annecy, je suis très honoré d’être en compétition aux côtés de grands films et de grands auteurs, de grands réalisateurs et réalisatrices. Même si je suis venu pour La Sirène et aussi Allah n’est pas obligé au MIFA, c’est très spécial d’avoir un long-métrage en compétition. C’est évidemment incroyable.
Propos recueillis par Marine Moutot pendant le Festival international d’animation d’Annecy 2025
Merci Zaven Najjar d’avoir répondu à mes questions et à Aurélie Lebrun de Games of Com d’avoir rendu l’entretien possible.
Retrouvez notre critique d’Allah n’est pas obligé découvert pendant le première jour du Festival d’Annecy
