[CINÉMA] Love on Trial

Image tirée de Love on Trial

Temps de lecture : 7 min

Le cinéma japonais a toujours su porter un regard critique sur la société et questionner les rapports de force. Le réalisateur Kôji Fukada décide, avec son nouveau long-métrage, de décortiquer le monde des idoles. Ces jeunes femmes, qui dansent et chantent pour un public essentiellement masculin, sont contrôlées pour répondre à un idéal fantasmatique. Âpre, le film ne cherche pas à embellir leur vie, qui ne tourne qu’autour d’un seul objectif : être les meilleures, à n’importe quel prix.

Mai rêve, comme beaucoup de jeunes femmes au Japon, d’être une star. Alors que son groupe devient de plus en plus connu, elle tombe amoureuse d’un ancien ami de collège. Commence pour elle une double vie, jusqu’au moment où tout bascule et où sa relation est découverte.

Pourquoi voir le film ?

Pour découvrir l’envers de la culture des idoles

Les idoles existent depuis longtemps. Ces jeunes gens consacrent leur vie à des boys bands ou des girls bands et à leurs fans. Et tandis que de plus en plus de personnes s’intéressent et deviennent fans d’idoles venant du Japon, de Corée du Sud ou même de Chine et de Taïwan, Love on Trial propose de regarder de l’autre côté du rêve. Le cinéaste n’embellit à aucun moment ce que vivent les chanteuses. Jeune groupe en pleine ascension, nous découvrons avec une certaine désillusion leur vie : concerts, répétitions, moments avec les fans, remise en question de leur performance par les managers, mais aussi la colocation, le manque d’intimité et l’interdiction de sortir avec un partenaire. C’est le point central du film : ne pas avoir le droit d’aimer. Cet interdit, qui cristallise le récit, est l’arbre qui cache la forêt. En effet, être une idole, femme ou homme, c’est renoncer aux droits les plus fondamentaux.

C’est l’impossibilité de choisir pour soi, de créer ou de vivre sans un cadre contraint et précis. Ce sont des esclaves modernes au service des fans, et de l’argent que l’industrie gagne sur leur dos.
Certes, ces jeunes femmes et hommes ont pour la plupart choisi d’être là et ont même besoin du regard et de l’attention sans cesse porté sur elles et eux. Mais très vite, le film montre les dérives et la destruction que cela engendre chez les jeunes femmes : des pertes d’estime et de confiance en elles importantes. Elles ne peuvent plus vivre sans leur communauté de fans.

Le cinéaste décide d’articuler son film autour du procès contre l’histoire d’amour entre Mai et Kein. Pourtant, le récit commence par un autre scandale amoureux. Nanaka sort avec un jeune homme rencontré grâce à un jeu en ligne. Elle a interdiction de le voir seule, donc elle demande à Mei de l’accompagner. Une photo malheureuse arrive sur les réseaux sociaux et l’histoire d’amour s’ébruite. Elle a le choix : quitter le groupe ou mettre fin à sa relation et faire des excuses publiques.
Là où Mai fait le choix de l’amour, Nanaka décide de s’excuser publiquement. Ses fans se déchaînent contre elle et elle perd l’estime du groupe, pourtant elle reste une idole.

Pour montrer à quel point l’inégalité de genre est forte, encore aujourd’hui

Les idoles, qu’iels soient femmes ou hommes, existent en nombre égal, pourtant, au Japon, le cinéaste Kôji Fukada a remarqué que les femmes subissent une pression plus grande. En effet, elles doivent incarner un idéal de pureté, d’innocence et de disponibilité. Leurs fans peuvent se montrer cruels avec elles si elles dévient de la route tracée par les producteurs. Love on Trial n’hésite pas à montrer les différentes formes de violence qui s’exercent sur les jeunes stars montantes : tant physique que psychologique, elles n’ont pas d’autres choix que de se conformer aux attentes.

À travers Kei – son futur copain –, Mai découvre un autre monde, plus précaire mais aussi plus magique. Il lui fait découvrir la poésie de l’instant, avec pour seul artifice la nuit. Il l’enchante, elle qui a perdu toute illusion sur la vie. Tandis qu’elle vit le mirage d’un désir que tout le monde souhaite avoir, elle a arrêté de rêver.

Pourtant, même dans leur malheur, Mai et Kei ne sont pas égaux·ales. En effet, s’iels risquent tout·e·s deux de devoir payer le prix de leur amour, la faute revient principalement à Mai. Mai qui avait signé un contrat, Mai qui connaissait les conséquences de ses actes, Mai, Mai, Mai ! Pourtant, à travers ce procès, la jeune femme ne découvre pas seulement l’amour, mais aussi son droit de vivre, de désirer par elle-même, sans contrainte. Love on Trial est avant tout un récit d’émancipation d’une femme qui écoute enfin son cœur battre, envers et contre tout.

Point d’histoire : d’où viennent les idoles? 

Le texte qui suit vient du dossier de presse du distributeur Art House : 
Aujourd’hui véritable industrie, le concept d’idole développe au Japon dans les années 1960, suite au succès des jeunes idoles yéyé françaises et notamment du film Cherchez l’idole (1964) avec Sylvie Vartan. Le concept s’est aujourd’hui répandu dans de nombreux autres pays, comme en Corée du Sud avec le phénomène de la K-pop.

Le terme idol désigne des jeunes artistes, à la fois chanteurs, acteurs, modèles et animateurs. Ils apparaissent aussi bien dans des films et séries télévisées, que dans des pièces de théâtre, des publicités, des émissions de radio et de télévision ou encore des comédies musicales. Bien que mixte, le terme est cependant le plus souvent associé aux artistes féminines. Sous contrat pour une durée qui peut aller jusqu’à plusieurs années (malgré des carrières souvent brèves), la majorité de leurs revenus vont à leurs agences et un salaire leur est reversé, adapté en fonction de leur notoriété.

Sélectionnées adolescentes lors d’auditions organisées par des maisons de production et des agences, elles commencent comme stagiaires et suivent une formation stricte jusqu’à leurs débuts, souvent au sein d’un groupe. Leur apprentissage ne se limite pas aux pratiques artistiques et s’étend au comportement et à la communication. Très médiatisées, elles apparaissent ainsi souvent dans des émissions de télé-réalité et participent régulièrement à des rencontres avec leurs fan clubs afin d’assurer leur fidélisation et d’entretenir une relation de proximité avec eux.

Mais leur succès repose également sur une image de perfection, physique et morale, et d’innocence entretenue dans les médias et exploitée via de nombreux produits dérivés à destination des fans. Afin de préserver cette image de pureté mais aussi de disponibilité, les idoles sont soumises à des règles strictes concernant leur vie privée, et sont notamment interdites d’entretenir des relations amoureuses (même lorsque cette règle n’est pas explicitement énoncée). En 2013, un scandale autour du célèbre groupe d’idoles AKB-48 a mis en lumière cette culture de l’interdiction de relations amoureuses au-delà des frontières du Japon. L’une de ses membres, Minegishi Minami,ayant été vue avec un homme, s’est vue rétrogradée au statut de stagiaire au sein du groupe et s’est rasée la tête dans une vidéo d’excuses publiques publiée sur Internet. Si l’affaire avait suscité de vives réactions, y compris à l’étranger, les règles strictes qui encadrent les idoles restent d’actualité. 

Pour aller plus loin, je vous conseille : 
Le reportage Envoyé Spécial de France TV autour des idoles japonaises : Japon : dérangeantes idoles (2022) ou encore le documentaire Arte autour de la K-pop : Génération K-Popde Mahyar Goudarzi (Allemagne, 2022)

Marine Moutot

Love on Trial
Réalisé par Kôji Fukada
Avec Kyoko Saito, Yuki Kura, Erika Karata
Drame, Japon, 2h03
Art House
Sorti le 25 mars 2026

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