[CINÉMA] Les Filles du ciel

Temps de lecture : 7 min

Avec Les Filles du ciel, son premier long métrage, l’actrice et cinéaste belge Bérangère McNeese poursuit l’exploration de thèmes déjà présents dans ses courts-métrages. Nous y suivons Héloïse, une adolescente de 16 ans en quête de repères, qui trouve refuge dans une colocation sororale où elle se reconstruit peu à peu. Cette histoire fait écho à Le Sommeil des amazones, où la réalisatrice dépeignait déjà une communauté de jeunes femmes évoluant entre règles strictes et solidarité, ou encore à Matriochkas, où une adolescente enceinte se heurte à la décision de sa mère de garder l’enfant. À travers ces récits, McNeese interroge les liens qui unissent les femmes, entre vulnérabilité et résistance.

Pourquoi voir le film ? 

Pour sa communauté sorale
C’est avec un regard franc et juste que la réalisatrice observe cette colocation de jeunes femmes qui tentent de vivre dignement dans un monde qui les ignore. L’entraide, presque naturelle, s’installe entre les quatre femmes et, peu à peu, Héloïse retrouve la force de lutter contre les injustices de la vie. Chacune est unique et possède ses complexes, mais aussi ses forces, et l’équilibre fragile semble vaciller à plusieurs reprises. Ce n’est pas l’harmonie que montre Bérangère McNeese, mais les imperfections de cette colocation.

Elles forment la famille qu’elles n’ont jamais eue, le soutien infaillible dont chacun·e rêve. Elles partagent journées et mythes, et une transmission plus ou moins forcée s’installe. Rien n’est idéal, mais une fois les barrières de la méfiance tombées et les préjugés affrontés, nous sentons que le lien entre elles ne pourrait pas être plus fort. Les Filles du ciel est aussi un parcours initiatique pour que ces jeunes femmes, à peine sorties de l’adolescence, grandissent ensemble et se comprennent sans se juger.

Pour son regard sur la maternité 
Dans Matriochkas déjà, la réalisatrice parlait du désir de maternité et d’avoir un enfant à un jeune âge. Héloïse, ici, à peine 16 ans, tombe enceinte d’un surveillant de son centre. Elle l’aime sincèrement, mais lui a profité de sa naïveté. Son premier réflexe est de vouloir garder cet enfant de l’homme qu’elle aime et elle est soutenue par les femmes, nouvellement rencontrées, qui ont déjà une petite fille à charge. Mallorie, en particulier, lui dit qu’elle est capable de le faire. 

Très vite s’installe un rapport de force qu’Héloïse ne comprend pas. Elle ne sait pas si elle veut garder l’enfant : elle est jeune, sans emploi, mineure et surtout ne se sent pas capable d’élever un bébé même accompagnée par ses amies. Son questionnement et ses doutes sont abordés à travers les épreuves qu’elle traverse. Peu à peu sa naïveté laisse place à une prise de conscience.

La maternité et l’avortement sont des épreuves que le film aborde sans jugement, montrant comment chacune s’y confronte ou non. Sans jugement, le récit prend le temps d’exposer les difficultés et les bonheurs d’avoir un enfant. 

Pour ses actrices 
La cinéaste a retrouvé l’actrice de Matriochkas, Héloïse Volle, pour incarner Héloïse, son héroïne qui fuit et doit faire face à une grossesse à l’âge de 16 ans. Elle retrouve sa force et son courage au côté de Mallorie, une forte tête, mère d’une petite fille – incarnée par Shirel Nataf, qu’on a pu voir dernièrement dans Ma frère de Lise Akoka et Romane Gueret. À leur côté, le quatuor est composé de Jenna (Yowa-Angélys Tshikaya), plus mature et au passé plus compliqué. Tandis que Mona (Mona Berard) est plus introvertie. Les quatre comédiennes parviennent à rendre cette amitié tangible et réelle. Elles parviennent toutes à nous toucher, au plus profond.  

De plus, à aucun moment la réalisatrice ne sexualise les actrices et les corps. Même si la plupart du film se déroule dans une boîte de nuit où les jeunes femmes proposent des massages, la mise en scène ne va pas chercher à sensualiser ces personnages. Au contraire, elle montre la gêne de la première approche, l’hésitation, mais aussi la confiance et l’aisance à approcher des inconnus, à leur tenir tête si besoin. Le parcours d’Héloïse, Mallorie, Jenna et Mona est filmé selon le terme d’Iris Brey : le female gaze. En opposition avec le male gaze, théorisé par Laura Mulvey en 1975, ce “regard féminin” invite à être avec les personnages plutôt que dans une position de voyeurisme malsain où le corps de la femme est objectifiée et sexualisée par et pour un regard masculin. Au contraire, Bérangère McNeese propose un regard tendre sur ces femmes là où la vie l’est moins. 

Les Filles du ciel est un groupe de femmes toutes uniques et différentes qui rêvent et qui partagent tout, les difficultés comme la beauté des instants passés ensemble et qui se redonnent confiance.

Point d’histoire : l’avortement 

L’avortement en France est le fruit d’un long combat social, politique et législatif, marqué par des dates clés et des actions militantes déterminantes. Dès les années 1960, la question de l’avortement s’impose dans le débat public. En 1967, la loi Neuwirth autorise la contraception, un premier pas vers la maîtrise par les femmes de leur corps. En 1971, le « manifeste des 343 », publié dans Le Nouvel Observateur, marque un tournant : 343 femmes, dont de nombreuses personnalités, déclarent publiquement avoir avorté, s’exposant à des poursuites pénales. Ce geste audacieux, suivi en 1972 par le procès de Bobigny où l’avocate Gisèle Halimi défend une mineure ayant avorté après un viol, sensibilise l’opinion et accélère la mobilisation pour la légalisation de l’avortement.

Le 17 janvier 1975, après des débats houleux, l’Assemblée nationale adopte la loi Veil, du nom de la ministre de la Santé Simone Veil. Cette loi dépénalise l’avortement pour une période probatoire de cinq ans, avant d’être rendue définitive en 1979. Elle encadre l’interruption volontaire de grossesse (IVG) dans un cadre médical strict, mettant fin à la clandestinité et aux risques sanitaires pour les femmes. En 1982, la loi Roudy permet le remboursement de l’IVG par la Sécurité sociale, et en 2001, le délai légal pour avorter est allongé de 10 à 12 semaines de grossesse.

Plus récemment, le 4 mars 2024, la France devient le premier pays au monde à inscrire dans sa Constitution la liberté garantie à la femme de recourir à l’IVG, consacrant ainsi un droit fondamental après des décennies de lutte. Pourtant, malgré ces avancées, l’accès à l’IVG reste inégal selon les territoires, avec des déserts médicaux et des délais parfois trop longs. De plus, le droit à l’avortement est régulièrement remis en question par des mouvements conservateurs, rappelant la nécessité de toujours se battre pour garder ce droit précieux dans une société patriarcale qui décident ce que les femmes doivent faire de leur corps. 

Sources :
Diocèse de Paris, Chronologie de la législation sur l’avortement en France
Socup, IVG en France : histoire et dates clés de l’avortement
Public Sénat, De la loi Veil à la constitutionnalisation, les huit dates clés de la conquête du droit à l’avortement
Wikipédia, Interruption volontaire de grossesse en France
Amnesty International, 50 ans de la loi Veil : le long parcours de l’avortement en France
ivg.gouv.fr, Le droit à l’avortement

Pour aller plus loin, je vous conseille :

Never Rarely Sometimes Always d’Eliza Hittman (2020) qui aborde la vie d’une jeune lycéenne américaine qui décide d’avorter. Dans l’état où elle vit, elle ne peut pas sans l’autorisation de ses parents. Elle part à New-York avec l’aide de sa cousine pour avorter. Presque sans parole, le film est poignant.

Marine Moutot

Les Filles du ciel
Réalisé par Bérangère McNeese
Avec Héloïse Volle, Shirel Nataf, Yowa-Angélys Tshikaya, Mona Berard
Drame, Belgique, France, 1h36
Memento
Sorti le 25 mars 2026

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