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À travers trois périodes différentes, au même endroit de la planète, l’histoire des femmes et des hommes se déroule sous l’œil d’un immense Ginkgo Biloba. À l’ombre de ses feuilles, l’énergie humaine ne semble pas perturber son être, pourtant, au plus profond, l’arbre vit et ressent aussi. Ildikó Enyedi montre comment, en cherchant à comprendre les plantes et les arbres, les protagonistes en viennent à mieux se connaître.
Silent Friend a reçu le prix d’interprétation féminine à la Mostra de Venise pour l’actrice Luna Wedler – qui incarne la jeune Grete. Puissant, poétique et délicat, le film nous transporte et nous invite à une réflexion sur ce qui nous entoure et nous habite.
Pourquoi voir le film ?
Le temps qui passe
Le film commence par le microcosme : le détail des plantes, de la nature comme nous l’avons rarement vus au cinéma. La cinéaste donne forme au monde qui nous entoure. Puis, ce sont les vibrations de ce que ressent un bébé devant un spectacle de marionnettes. Les protagonistes que nous allons suivre cherchent tous et toutes à comprendre ce qui est invisible à l’œil. Un arbre est au centre, il observe les personnages. Mais c’est aussi une université en Allemagne où se déroulent les récits initiatiques. Trois époques, trois vies, trois recherches.
Le récit prend le temps de s’installer, d’abord à l’époque contemporaine, juste avant que la pandémie de COVID ne frappe le monde. Nous suivons le Docteur Wong, scientifique hongkongais – incarné par l’excellent Tony Leung Chiu-Wai – qui arrive à l’université pour y poursuivre ses expérimentations sur les bébés et leur ressenti du monde qui les entoure. Ces petits êtres sont, comme les arbres, les plantes ou les insectes, impénétrables pour les adultes. Il faut donc chercher d’autres manières de comprendre ce qu’iels vivent au quotidien. Ce sont des lignes de couleurs sur un ordinateur, ou bien un ingénieux système pour faire ouvrir une porte à un géranium dans les années 1970 par le jeune Hannes. En remontant dans le temps, c’est une jeune femme, Grete, qui, en 1902, souhaite entrer à l’université pour étudier les plantes plus en profondeur. C’est aussi sa quête pour trouver sa liberté dans un monde qui la rejette et la provoque.
Le film mélange habilement les époques qui se répondent entre elles. Les liens se tissent à travers les recherches et les vécus. Pourtant, ce qui marque le plus, c’est comment la nature est représentée : en apparence si tranquille, elle vibre au rythme des saisons, des naissances et des événements. La cinéaste filme les répercussions qui ont lieu au contact des éléments et de la vie.
La mise en scène ingénieuse
Ildikó Enyedi traverse l’histoire en faisant appel à notre imaginaire et à nos connaissances communes. 1902 est en noir et blanc, comme les premiers films de cette époque, mais aussi comme la photographie qu’étudie Grete et qui lui permet de se découvrir elle-même autrement. C’est aussi une certaine pesanteur qui montre les brimades qu’elle doit supporter pour se faire une place.
Les années 1970, années hippies, sont filmées dans des couleurs chaudes et saturées. C’est les premiers amours, les premiers émois. Et dans les années 2020, règne comme un sentiment d’impuissance. Les tons sont plus ternes, et l’image montre souvent des espaces vides, comme si la vie avait déjà quitté le monde.
Pourtant, à chaque époque, la caméra se rapproche et devient plus familière au sein de la nature. Ce travail iconographique permet de naviguer facilement d’un moment à l’autre et de lire les liens entre les différent·e·s personnages.
La mise en scène nous montre qu’un Ginkgo, un géranium, la plus petite plante même, possède une vie propre. Plutôt que de montrer la destruction que nous faisons subir à la nature, elle montre comment elle vit et respire, nous rapprochant au plus près d’elle.
Soi et les autres
Les trois protagonistes du film suivent leur voie. Iels sont indépendants et explorent avec curiosité le monde qui les entoure. Iels acceptent de remettre en question leurs croyances, leur vision du monde pour en découvrir d’autres. Le récit est marqué par une évolution dans la manière de voir le monde. C’est un apprentissage : rester curieux·ses, tolérant·e·s et ne pas chercher à faire comme les autres. Ces âmes solitaires sont bien à l’image du Ginkgo : iels restent seul·e·s, parfois à contre-courant, comme Hannes qui refuse de fumer un joint parce que « ça fait cool » ; ou encore Grete, humiliée pendant son entretien par une bande d’hommes mûrs, mais qui accepte tout de même d’entrer à l’université pour poursuivre ses recherches.
Silent Friend invite à avoir une conscience ouverte, un regard tolérant sur le monde. Féministe et écologiste, le film trace sa propre route et propose aux spectateur·rice·s d’en faire de même. Il offre un instant de pause dans un monde survolté et laisse la nature dicter sa lenteur.
Marine Moutot
Silent Friend
Réalisé par Ildiko Enyedi
Avec Tony Leung Chiu-Wai, Léa Seydoux, Luna Wedler
Drame, Allemagne, Hongrie, France, Chine, 2h27
KMBO
Sorti le 1 avril 2026
