[CINÉMA] La Femme de

Mélanie Thierry, Eric Caravaca dans La Femme de

Temps de lecture : 4 min

Le réalisateur français David Roux revient au cinéma avec son deuxième long-métrage, adapté du roman Son nom d’avant d’Hélène Lenoir. Autour de la figure de Marianne (incarnée par Mélanie Thierry, qui parvient à allier retenue et force intérieure), le film dévoile la vie rangée d’une femme de chef d’entreprise. Emprisonnée dans un rôle et une position qui l’effacent, Marianne disparaît. Puis, un jour, elle prend conscience que son existence l’engloutit.

La Femme de est un thriller qui infuse patiemment son récit de l’impuissance que ressent Marianne face à sa situation. Peu à peu, le film parvient à nous prendre à la gorge.

Pourquoi voir le film ?

Pour ressentir l’ensevelissement d’une femme 
Dès sa première apparition à l’écran, Marianne adulte semble perdue dans le décor. Elle entre dans cette grande maison familiale à la mort de sa belle-mère, une autre femme à l’existence tout aussi effacée. Très vite, on comprend que Marianne n’est plus qu’une ombre dans la vie de ses enfants et de son mari. Lui n’entend pas ses mots, et sa propre fille dit qu’elle est morte à sa naissance. Impuissante dans ce monde, elle se bat avec les quelques armes qui lui restent : une liaison avec son beau-frère, des instants de solitude dans la maison, ou encore son évanouissement pendant la communion de sa fille aînée.

La mise en scène accentue cet effet d’isolement : Marianne est noyée dans l’immensité des lieux. Même l’espace qui lui est attribué dans cette vieille demeure d’un autre temps est une véranda à l’horizon bouché. La lumière triste de l’hiver renforce le récit de cette femme spoliée, dont la voix n’est plus entendue, même quand elle exprime clairement son refus.

Pour découvrir d’autres chemins
Face à Marianne, les autres femmes ne remettent pas forcément en question l’ordre établi par la famille bourgeoise des Casella. Le fils aîné domine, les autres se soumettent. Pourtant, Lili, avocate et forte de caractère, refuse de se laisser faire. Elle ouvre un chemin que pourraient emprunter Marianne ou Laure, sa fille. Pourtant, ce sera la rencontre avec un ancien amant qui permettra à Marianne de s’ouvrir, elle que personne n’écoute. Sa parole se libère, et elle prend conscience de son état : victime d’un système. Ce qu’elle ne souhaite plus rester.

Dans cette famille bourgeoise, les liens du sang et les traditions priment. Marianne en prend conscience quand elle met au monde une petite fille, et non un garçon. Son mari (Eric Caravaca) prend ses distances. Issu de ce milieu, il ne remet pas en question l’ordre établi. À la mort de sa mère, il rachète les parts de la maison familiale, exigeant en échange que chacun·e paie pour y dormir. L’argent est aussi essentiel. Et c’est l’une des raisons pour lesquelles Marianne ne peut pas partir : issue d’un milieu modeste, elle n’a jamais travaillé. Elle n’a pas d’argent à elle, contrairement à Lili, qui, forte de son métier et de son héritage, peut se couper de ses origines et construire une autre vie, loin des carcans.

Pour comprendre ce qu’est le patriarcat
La Femme de n’est pas ouvertement politique et ne cherche pas à condamner les personnages masculins, pas plus qu’il ne juge Marianne. Le réalisateur pose un regard sur la bourgeoisie et ses méthodes. Ce décor, comme cette grande maison ancestrale, invite à comprendre la position de chacun·e. Les Casella ne diffèrent en rien d’une autre famille bourgeoise : même si c’est une fille qui naît en premier (sa compétence n’est même pas le sujet), c’est le fils aîné qui hérite de l’entreprise et fait briller la famille. Dans ce monde-là, il est donc considéré comme normal que Marianne s’occupe de la maison et des enfants. D’ailleurs, le récit nous fait comprendre comment elle n’a jamais été vraiment libre. 

Le film s’ouvre sur Marianne, toute jeune adulte, agressée dans la rue par un homme qui l’aborde puis tente de la faire entrer de force dans un immeuble. De manière un peu manichéenne, le récit montre comment ce sont les hommes qui dirigent la vie de cette femme. Tandis qu’elle parvient à s’échapper, autour d’elle, personne ne la regarde, à part un jeune homme qui changera son existence des années plus tard.

Ainsi, c’est la violence du quotidien que le cinéaste parvient le mieux à exposer : cette violence intime, intérieure aux familles et aux traditions. Marianne comprend qu’elle doit prendre un autre chemin lorsque son fils tente de l’acheter pour rester à la maison. L’argent, seule raison d’être d’une classe qui pense avoir tous les pouvoirs sur les autres.

Pour aller plus loin je vous conseille :
Le travail des sociologues Michel Pinçon & Monique Pinçon-Charlot qui ont travaillé toute leur vie autour de la bourgeoisie :
Grandes Fortunes (1996)
Voyage en grande bourgeoisie (1997)
Sociologie de la bourgeoisie (2000)
Les Ghettos du Gotha (2007)
La violence des riches – Chronique d’une immense casse sociale (2013)
Notre vie chez les riches : Mémoires d’un couple de sociologues (2021)

Marine Moutot

La Femme de
Réalisé par David Roux
Avec Mélanie Thierry, Eric Caravaca, Arnaud Valois
Drame, France, Belgique, 1h33
Jour2Fête
Sorti le 8 avril 2026

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