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Dans un village isolé du Tchad, une catastrophe a eu lieu. Le village, détruit, tente de retrouver un rythme normal. Pour y parvenir, ses habitants, entre superstition et dénigrement, désignent une coupable. Adolescente, Kellou tente de grandir dans ce climat délétère et découvre peu à peu des visions fantasmagoriques qui lui révèlent le passé et le futur.
Après sept films, dont Un homme qui crie (Prix du Jury au Festival de Cannes 2010), le réalisateur tchadien Mahamat-Saleh Haroun choisit de raconter, à travers le prisme du fantastique, son pays.
Pourquoi voir le film ?
Le fantastique comme miroir
Tourné sur le plateau de l’Ennedi, dans le Nord-Est du Tchad, le film s’inscrit dans un paysage à la fois enchanteur et mystérieux, plein de légendes et de mythes. Le cinéaste utilise ces décors impressionnants de gorges pour explorer un genre cinématographique qu’il n’avait jamais abordé auparavant : le fantastique. Sans connaître personnellement cette région, il a écouté les récits et les croyances que lui ont partagés ses habitant·es. En plus des visions de son héroïne, il s’inspire du poète nigérian Ben Okri, qui mêle réalisme et magie pour évoquer la violence de son pays. Cette référence n’est pas anodine : Mahamat-Saleh Haroun emploie ce même procédé pour parler de l’état du Tchad, de cette région, mais aussi du monde actuel. Une phrase d’Aya résume cette idée : “Ces gravures, on ne les respecte pas, mais ce passé dit quelque chose de nous”. Kellou, dépositaire d’un passé et, finalement, d’un futur, se heurte aux hommes du village qui refusent de regarder la réalité en face. Elle s’oppose ainsi au vieil homme qui ouvre le récit et annonce à Kellou la perte de la mémoire collective, conséquence de la catastrophe écologique qui s’est abattue sur le village.
À travers ce récit, le cinéaste tente aussi de préserver une partie de la mémoire de son pays. En s’appuyant sur ces légendes pour écrire son scénario, il révèle l’histoire de l’Ennedi.
Un film féministe et subversif
Dans de nombreuses sociétés, les femmes libres et indépendantes dérangent l’ordre établi. Ici, Kellou est une “fille de sang” – sa mère est morte en lui donnant la vie – et voit des visions qui lui dévoilent des événements passés ou à venir. Considérée comme impure à cause de cette mort, elle vit rejetée par une grande partie du village. Sa rencontre avec Aya, une femme revenue récemment et accusée de tous les maux (déluge, mort des bébés…), lui ouvre une autre perspective. Aya lui transmet la légende de Soumsoum, une époque où les femmes et les hommes vivaient libres, affranchis des diktats de genre. Pendant la « nuit des astres », tout le monde portait des masques pour cacher son identité. Plus d’appartenance, plus de possession : cette nuit était hors du temps, hors de la religion, hors du patriarcat.
Cette transmission de savoir entre Aya et Kellou permet à la jeune femme de se reconnecter à elle-même et à sa mère, qu’elle n’a jamais connue. Au fil du récit, elle gagne en force et en confiance, ce qui lui permet d’avancer.
Soumsoum, la nuit des astres parle de liberté, de futurs souhaitables et de mémoires. Alliant réalisme et fantastique, le film offre un espace rare dans le cinéma contemporain mondial. Si la mise en scène et le jeu théâtral peuvent sembler irréalistes, cela renforce le propos du cinéaste : il ne se contente pas de documenter la vie, il la réinvente.
Point d’histoire : Le Tchad
Le Tchad, vaste pays enclavé d’Afrique centrale, est marqué par une histoire riche et mouvementée, façonnée par des empires puissants, la colonisation et des luttes pour la stabilité. Dès le VIII? siècle, la région voit l’émergence de l’empire Kanem-Bornou, l’un des plus durables et influents d’Afrique subsaharienne. Centré autour du lac Tchad, cet empire prospère grâce au commerce transsaharien (or, sel, esclaves) et à une administration sophistiquée, avant de décliner au XIX? siècle sous les pressions internes et externes. Parallèlement, d’autres entités politiques, comme le sultanat du Ouaddaï ou le royaume du Baguirmi, jouent un rôle clé dans la structuration du territoire.
La colonisation française, effective à partir de 1900 après des résistances locales, intègre le Tchad à l’Afrique équatoriale française (AEF). L’administration coloniale, souvent brutale, exploite les ressources et marginalise certaines régions, tout en imposant des frontières artificielles qui ignorent les dynamiques ethniques et culturelles. Le pays accède à l’indépendance en 1960, sous la présidence de François Tombalbaye, mais sombre rapidement dans des décennies de conflits. La guerre civile, les coups d’État et les tensions Nord-Sud (opposant notamment les populations arabes et toubous du Nord aux groupes sédentaires du Sud) rythment la vie politique, aggravés par la sécheresse, la famine et les ingérences étrangères, notamment libyennes dans les années 1980.
L’Ennedi, mémoire vivante du Tchad
Au nord-est du pays, le massif de l’Ennedi, classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, incarne la profondeur historique et culturelle du Tchad. Ce désert de grès, sculpté par l’érosion, abrite des milliers de peintures et gravures rupestres datant de plus de 7 000 ans, témoignant de la vie des populations anciennes, de leurs croyances et de leur adaptation à un environnement hostile. L’Ennedi a aussi été un lieu de passage pour les caravanes transsahariennes et un refuge pour les communautés nomades, comme les Toubous, qui y ont préservé des traditions et des récits oraux uniques. Aujourd’hui, cette région, bien que marginalisée, reste un symbole de résilience et de mémoire, comme en témoigne son rôle central dans des œuvres artistiques contemporaines, à l’image du film Sousoum, la nuit des astres de Mahamat-Saleh Haroun.
Marine Moutot
Soumsoum, la nuit des astres
Réalisé par Mahamat-Saleh Haroun
Avec Maïmouna Miawama, Eriq Ebouaney, Achouackh Abakar Souleymane
Drame, France, Tchad, 1h41
KMBO
Sorti le 22 avril 2026
