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Un nouveau genre est né : celui de l’horreur gothique maorie. Le cinéaste néo-zélandais Taratoa Stappard a toujours été fasciné par les femmes puissantes des histoires que sa mère maorie lui racontait. Pour son premier long-métrage, il s’inspire du récit colonial de son pays par les Anglais, mais aussi de la culture de ses tupuna (ancêtres).
Récompensé et sélectionné dans de nombreux festivals, Marama est un film hybride qui utilise les codes de l’horreur et du thriller pour parler de la quête des origines de Mary Stevens, une jeune Maorie. Nous ressentons viscéralement, dans notre chair, la douleur des vérités qu’elle découvre au fil du récit.
Pourquoi voir le film ?
Pour découvrir la culture maori
L’Aotearoa, ou Nouvelle-Zélande, était un pays vierge de tout être humain. Vastes terres composées de plusieurs îles, elle n’était habitée que par de nombreux oiseaux jamais vus ailleurs sur la planète. Plusieurs siècles avant l’arrivée des Anglais et de leur machine à posséder et détruire, les Maoris y débarquèrent. Le réalisateur, issu de ces deux cultures, en comprend intimement les liens. Il décide de situer son récit non pas en Aotearoa, sur la terre de ses ancêtres maoris, mais en Angleterre, au XXe siècle. En effet, la jeune Mary Stevens (incarnée par la puissante Ariana Osborne) débarque dans une Angleterre sombre et terne, chez une famille où sa sœur a vécu. Elle y éduque une jeune fille à sa culture. Par ailleurs, elle est venue dans l’espoir d’obtenir des réponses à ses questions : elle est à la recherche de son whakapapa (héritage et lignée). Elle n’a jamais connu sa mère ni son père et espère trouver des réponses, si loin des siens. Le cinéaste s’inspire d’un whakatauki (proverbe maori) pour construire son récit : « Ka mua, ka muri — marcher à reculons vers l’avenir, en connaissant son passé pour guider son futur.»
Tout au long du film, le cinéaste montre la complexité du peuple maori et de ses croyances. Nous découvrons, en même temps que Mary, une partie de ses origines et de sa propre culture. L’héroïne se libère de son sentiment d’être redevable envers un Empire grotesque qui l’a asservie toute sa vie. Son comportement, son apparence, tout chez elle révèle sa puissance et sa force. Elle refuse de devenir une femme esclave des hommes blancs, ridicules et arrogants. Taratoa Stappard crée une histoire à la fois cathartique et de libération pour un peuple asservi.
Pour son ancrage horrifique dans les horreurs de la colonisation
Le film fait référence à l’appropriation et au rapt de la culture maorie par les Anglais, tout en ayant une portée universelle. La spoliation de la terre, de la langue, des rites, jusqu’aux lieux sacrés et aux personnes, fait écho à celle de plusieurs autres colonies dans le monde. La force de la mise en scène lugubre est de montrer l’horreur qui persiste et la sauvagerie de tels actes. Quand Mary arrive au manoir des Hawkser, il y plane une atmosphère de mort : la mort de celui qui regrette ses actes, mais surtout la mort causée par milliers par les colons blancs, qui possèdent plus qu’ils n’aiment, qui traquent plus qu’ils n’admirent. Les antagonistes anglais auraient pu être manichéens si la réalité n’était pas aussi triste. Perfides et méprisants, ils se pensent bienfaiteurs et garants d’une culture qui ne leur appartient pas, se croyant supérieurs tant dans la race que dans l’intellect. C’est dans cette ambiance de souveraineté blanche qu’arrive Mary. En femme maorie ignorant ses origines, elle découvre, au fur et à mesure du récit, des perfidies qui vont toujours plus loin.
Le film ne fait pas peur au sens horrifique du terme. Il n’y a ni jump scares ni monstres déformés : il n’y a que des hommes qui abusent de leur toute-puissance, et cela est suffisamment effrayant. Marama est profondément féministe et anticolonialiste. Il se place du côté des opprimé·es qui se libèrent et vivent pleinement. Dans la séquence la plus marquante, Mary-Marama exécute un haka face à Jack Fenton, un chasseur anglais, lors d’une soirée où il arbore un mataora (tatouage facial traditionnel). Ce bal, qui révèle l’étendue du racisme des Européens, est plus qu’une humiliation pour la jeune Maorie : c’est un vol, un viol.
Marama, qui signifie lumière ou illumination en maori, est un film sur la souffrance et la réappropriation de l’histoire par les victimes, à travers les siècles, des colons européens. Le tapu (sacré) y joue un rôle essentiel. Sombre et puissant, Marama est aussi une libération, à la fois du corps et de la parole.
Exergue du film :
He mea tuku tenei korero ma roto i te wa whakariwai o Aotearoa Niu Tireni
Ce récit s’ancre dans l’histoire coloniale d’Aotearoa, la Nouvelle-Zélande.
Ara etehi wahanga morihariha he tami he takahi i te tapu o te ao Maori
Il contient des scènes troublantes de violation et de profanation de la culture Maori.
E ao ake ai te apopo me marama ki o tainahi ra: ka mua ka muri.
Pour avancer vers notre avenir, nous devons comprendre notre passé…
Point d’histoire : Aotearoa, Nouvelle Zélande
Les Maoris sont les descendants des Polynésiens qui ont migré vers l’Aotearoa en plusieurs vagues, principalement entre le IXe et le XIVe siècle. Selon les récits traditionnels et les recherches archéologiques, les premiers navigateurs polynésiens, venus probablement des îles de la Société (comme Tahiti), ont atteint les côtes néo-zélandaises à bord de waka (canoës traditionnels). Ils ont trouvé un territoire inhabité, riche en forêts et en faune unique (comme le moa, un oiseau géant aujourd’hui disparu).
Les Maoris ont développé une culture distincte, adaptée à leur nouvel environnement, avec une organisation sociale basée sur les iwi (tribus), une langue propre (le te reo Maori), des traditions orales, des arts (sculpture, tatouage), et une spiritualité liée à la terre (le whenua) et aux ancêtres (tupuna).
Les premiers contacts entre Maoris et Européens remontent à la fin du XVIIIe siècle, avec l’arrivée de l’explorateur britannique James Cook en 1769. Cependant, la colonisation massive commence au XIXe siècle, avec l’afflux de missionnaires, de baleiniers, de commerçants et de colons britanniques.
En 1840, le traité de Waitangi est signé entre des chefs maoris et la Couronne britannique. Ce traité, rédigé en anglais et en maori, est interprété différemment par les deux parties : les Maoris croient conserver leur souveraineté sur leurs terres et leurs ressources, tandis que les Britanniques y voient une cession de souveraineté à la Couronne. Ce malentendu est à l’origine de nombreux conflits, notamment les guerres des terres néo-zélandaises (1845-1872).
La colonisation s’accélère avec la découverte de l’or et le développement de l’élevage ovin. Les colons britanniques imposent progressivement leur système juridique, leur langue et leur culture, marginalisant les Maoris. Les terres maories sont massivement confisquées ou achetées à bas prix, souvent par des moyens coercitifs. La population maorie diminue fortement en raison des guerres, des maladies apportées par les Européens et des conditions de vie précaires.
Au XXe siècle, les Maoris entament un long processus de revitalisation culturelle et de lutte pour la reconnaissance de leurs droits, notamment à travers des mouvements de protestation et des revendications foncières. Aujourd’hui, le traité de Waitangi reste un enjeu central dans la société néo-zélandaise, avec des processus de réparation et de réconciliation toujours en cours.
Pour aller plus loin, je vous conseille :
De découvrir le film Pai, l’élue d’un peuple nouveau de Niki Caro pour découvrir plus autour de la culture maori. Ou encore le film L’Ame des guerriers de Lee Tamahori pour en apprendre plus sur la vie de Moaris à l’époque contemporaine.
Marine Moutot
Marama
Réalisé par Taratoa Stappard
Avec Ariana Osborne, Toby Stephens, Umi Myers
Drame, Épouvante-Horreur, Nouvelle-Zélande, Grande-Bretagne, 1h29
Grindhouse Paradise Pictures
Sorti le 22 avril 2026
