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Dans un monde validiste où la surdité est considérée comme un handicap, la cinéaste espagnole Eva Libertad décide de réaliser son premier film autour de ce sujet. Elle s’inspire des craintes et du désir de sa sœur, la comédienne Miriam Garlo, d’avoir un enfant. À travers le point de vue d’Angela, le film explore la difficulté d’être une mère sourde. Avec empathie et justesse, la réalisatrice parvient à nous mettre à la place d’une personne sourde. Elle avait d’abord réalisé un court-métrage autour d’Angela, également nommé Sorda (2022) avant de développer son histoire en long-métrage.
Récompensé par trois Goya, dont celui du Meilleur Premier Film, et par le Prix du Public à la Berlinale dans la compétition Panorama, Sorda est un film essentiel et touchant.
Pourquoi voir le film ?
Un film puissant sur la surdité
En tant que personne entendante, je n’avais jamais eu à me poser la question de l’espace, des lieux et de mon environnement. Tout est fait pour moi, pour vous. Sorda possède cette force de nous amener vers une compréhension de la surdité et des difficultés à vivre dans un monde inadapté. Le personnage d’Angela, incarnée par Miriam Garlo, dont le charisme traverse l’écran, est une femme forte et indépendante. Elle travaille, a un compagnon entendant et des ami.es. Pourtant, déjà dans son monde il y a une dissonance : ses parents, entendants, lui font comprendre qu’elle possède un handicap qui n’est pas adapté à la parentalité. Elle doit faire face, au quotidien, aux agressions d’une société qui l’ignore. Quand elle est montrée dans la nature, chez elle ou dans son atelier, rien ne fait que sa surdité soit un handicap : c’est une condition et non une entrave ou une incapacité.
Avec Hector, elle a su créer un cocon, un endroit sûr. Elle partage avec lui un environnement de confiance. Un des plus beaux moments du film est quand il lui chante lentement la chanson qu’il écoute. Ensemble, iels dansent à l’unisson.
Le film invite non seulement à adopter le point de vue d’Angela, mais aussi à nous mettre à sa place. La cinéaste a conçu son film comme une expérience sensorielle sans détériorer l’histoire et les émotions de ses personnages.
Autour de la maternité et de ses difficultés
Avoir un enfant est une expérience éprouvante pour tout couple. C’est un moment où tout change, où tout devient instable et où il faut s’oublier beaucoup pour l’enfant qui vient de naître. Sorda explore les difficultés de la maternité en montrant, en plus, la dureté pour une personne sourde. Les craintes, les doutes, les incertitudes sont décuplés. Angela s’inquiète de savoir si elle pourra communiquer avec sa fille, si elle arrivera à créer une connexion.
La solitude face à la naissance se ressent dans la mise en scène. Les lieux accueillants pour Angela se font de plus en plus restreints ; même la maison, jusqu’alors lieu de tranquillité et de douceur, devient hostile. Elle fuit autant qu’elle tente de survivre. Hector, de son côté, ne se concentre pas sur ses besoins, mais sur ceux de sa fille, ce qui l’isole encore plus dans cette épreuve. Elle doit faire face seule et arriver à se trouver une place dans cette nouvelle famille et dans ce nouveau monde.
Une œuvre collective
La cinéaste rappelle, dans des entretiens, l’importance du regard de son équipe. Le film s’est construit grâce à des personnes sensibles qui ont su se poser les bonnes questions et se mettre à la place du personnage d’Angela. Tout au long du tournage – et même pendant la réalisation du court-métrage – , avec la directrice de la photographie, Gina Ferrer, elles ont réfléchi à la manière d’intégrer totalement la langue des signes dans la mise en scène. Pour elles, il était essentiel que des personnes sourdes puissent comprendre et suivre l’histoire. La caméra devient organique, toujours en mouvement. Grâce aux nombreux plans larges, elles ont réussi à nous faire sentir toujours plus proches d’Angela et de son ressenti. De plus, son travail avec la monteuse Marta Velasco lui a permis d’avoir un regard supplémentaire sur le cheminement intérieur de l’héroïne. Celle-ci avait une sensibilité et une compréhension d’Angela très grandes.
Hector, le compagnon entendant, incarné par Alvaro Cervantes – juste et sensible – est l’alter ego de la réalisatrice et des moments qu’elle a vécus avec sa sœur. Il incarne un homme compréhensif et déconstruit qui se met à la place d’Angela et des difficultés qu’elle rencontre. Il est aussi une entrée dans le monde de la surdité pour le public entendant.
Sorda est une œuvre réellement puissante et tolérante. Sans jamais tomber dans un manichéisme primaire, le film est au contraire une invitation à comprendre une partie de la vie d’une personne sourde. Mais comme le dit la cinéaste Angela n’est pas un étendard, mais une femme libre avec ses doutes et ses désirs. Une femme unique.
Marine Moutot
Sorda
Réalisé par Eva Libertad García
Avec Miriam Garlo, Álvaro Cervantes, Elena Irureta
Drame, Espagne, 1h40
Condor Distribution
Sorti le 29 avril 2026
