[CINÉMA] Parvana, une enfance en Afghanistan

Deux jeunes garçons sont assis côte à côte. Animation

Temps de lecture : 9 min

Sorti en 2018, Parvana, une enfance en Afghanistan a marqué le Festival d’Annecy en remportant les Prix du Jury et du Public. Ce film d’animation irlandais, adapté du roman de Deborah Ellis, plonge le spectateur dans le Kaboul des années 2000, où les femmes et les filles sont privées de toute liberté sous le régime taliban. À travers le regard de Parvana, 11 ans, le film révèle l’absurdité et la violence d’un système où survivre devient un acte de résistance.

Ce dessin animé irlandais illustre avec justesse comment des lois absurdes et infantiles rendent la vie des femmes intenable sous le joug des inégalités. À l’aide d’histoires et en se plaçant à hauteur d’enfant, la réalisatrice Nora Twomey raconte que, peu importe d’où l’on vient, les femmes et les enfants sont les premières victimes des sociétés patriarcales autoritaires.

Si le film est en langue anglaise, la production a souhaité faire appel à des doubleurs et doubleuses exilé.es au Canada — les enregistrements ont été faits à Toronto. Pour la version française, ce sont des comédien·nes d’origine iranienne, dont le farsi ressemble beaucoup au dari afghan : Golshifteh Farahani interprète Parvana et Behi Djanati Ataï incarne Fatema (la mère).

Pourquoi voir le film ? 

Pour son message féministe
En adaptant le roman de Deborah Ellis, la cinéaste irlandaise Nora Twomey décide de réaliser un film d’animation au message universel. Elle situe son récit dans l’Afghanistan des talibans, au début des années 2000, tout en restant aux côtés de Parvana. Cette enfant doit apprendre à vivre dans un monde qui lui est hostile. Loin de nous, en Occident, et pourtant avec les mêmes préoccupations et désirs. Une œuvre au message universel et féministe.

Sous les talibans, la société repose sur une ségrégation stricte : l’espace public appartient aux hommes, l’espace privé aux femmes. Les femmes ne peuvent sortir sans une burqa — vêtement qui recouvre entièrement le corps, de la tête aux pieds, et se termine par une sorte de grillage au niveau des yeux — et qui est présenté comme une prison au début du film. Dans une séquence, après l’arrestation du père, qui montre la mère et Parvana tenter d’aller jusqu’à la prison pour demander des explications et obtenir la libération de son mari, la violence du régime se montre cruel et stupide. Rapidement, un taliban la repère et la frappe jusqu’à ce qu’elle soit sans défense sur le sol. Il insulte la mère en lui disant qu’elle fait honte à son mari et à la société. Plus tard, Parvana aperçoit une femme se faire molester, alors qu’elle allait chercher des médicaments pour son mari malade. 

Tandis que Parvana brave le danger chaque jour à l’extérieur pour travailler et trouver à manger, une question subsiste : que font les femmes toute la journée enfermées ? Quelle est leur vie derrière les barreaux des fenêtres ? Des études menées par des organisations internationales alertent sur les effets psychologiques de cet isolement : l’anxiété et la dépression se multiplient. Elles n’ont ni rêves ni espoirs. 

Pour son regard à hauteur d’enfant
Parvana décide de se couper les cheveux et de revêtir les vêtements de son jeune frère décédé pour subvenir aux besoins de sa famille. Après avoir failli mourir dans les rues de Kaboul, elle n’a plus le choix : elle doit devenir un garçon. Dans certaines parties de l’Afghanistan et du Pakistan, le Bacha Posh (qui signifie « habillée comme un garçon » en dari) est une pratique qui permet aux filles de passer, aux yeux de la population, pour des garçons. Le monde extérieur, autrefois hostile et dangereux, devient tout à coup plus libre et ouvert. Elle gagne en assurance et redécouvre le goût de la vie. Elle cherche toujours à libérer son père de la prison, mais elle devient aussi celle qui nourrit sa famille — ce qu’elle n’aurait jamais pu faire sans homme à ses côtés.

Le titre original du film est The Breadwinner (« celle ou celui qui gagne le pain »). Parvana, grâce à son sacrifice et aux risques qu’elle prend, est celle qui sauve sa famille d’une mort certaine.
Très vite, elle fait la rencontre d’une autre jeune fille : Shauzia, qui la reconnaît et lui demande un nom. Aatish (« qui signifie le feu ») est né. Avec Shauzia, elles travaillent ensemble, cherchent des solutions et surtout rêvent d’un ailleurs meilleur. La jeune amie de Parvana lui montre une carte postale avec la mer et une plage luxuriante. Ensemble, les deux enfants, le temps d’un instant, échappent à un quotidien étouffant et vide de sens. Elles peuvent encore se faire passer pour des garçons, mais bientôt, l’âge les aura rattrapées et elles devront se marier, comme Soraya, la sœur aînée de Parvana.

Pour voir comment les histoires nous sauvent
Le film débute par des bruits, des cris, des paroles. Puis un jeune homme tourne sur lui-même au milieu de nuages rouges et sombres. Il est recroquevillé sur lui-même et s’éloigne de plus en plus. En papier découpé, cette partie est l’essence même de la vie de Parvana. Ce conte, qu’elle raconte à son petit frère pour le rassurer, va la suivre tout au long de son aventure. Ce jeune Soliman — prénom de son frère décédé — est aussi le héros d’une quête pour sauver son village du terrible Roi Éléphant et de ses jaguars. Le film se distingue aussi par son esthétique : la vie de Parvana est animée en dessin traditionnel, tandis que celle de Soliman apparaît en papier découpé. Parvana est une fable orale, une tradition de l’Afghanistan.

Le parcours de Soliman fait écho à celui de Parvana. Les trois épreuves qu’il traverse reflètent les difficultés auxquelles la jeune fille est confrontée au quotidien. Peu à peu, une forme de confusion s’installe entre les deux personnages, entretenue par une certaine fluidité des genres. De plus, la résolution et la victoire de Soliman apportent du réconfort à Parvana dans un moment difficile : le début de la guerre et l’angoisse de perdre son père. Ce récit permet aussi de comprendre la mort accidentelle du jeune garçon, directement causée par la guerre, qui frappe sans distinction.

À travers le parcours de Parvana, le film dénonce avec force des inégalités fondées uniquement sur des règles sociales arbitraires, maintenues par la peur. Tandis que les garçons évoluent librement dans l’espace public, les filles, elles, sont condamnées à l’invisibilité, au silence et à la dépendance. À travers les yeux de l’héroïne, Parvana, une enfance en Afghanistan rappelle ainsi que les droits des filles restent fragiles dans de nombreuses sociétés et que l’égalité demeure un combat essentiel partout dans le monde.

Élever vos paroles, pas votre voix
C’est la pluie qui fait pousser les fleurs, pas le tonnerre.”  
Djalâl-od-Dîn Rûmî

Point d’histoire : l’Afghanistan et les talibans
(Texte inspiré du dossier de presse du film par le distributeur Le Pacte)

Situé au cœur de l’Asie, l’Afghanistan est depuis des siècles un carrefour culturel et commercial majeur sur la Route de la Soie. Influencé par de nombreux peuples — Perses, Grecs, Turcs, Indiens ou encore Moghols —, le pays développe une culture riche, mais devient aussi un territoire convoité par de nombreux conquérants comme Alexandre le Grand ou Gengis Khan.
L’Afghanistan devient un État indépendant en 1747, après la chute de l’Empire perse. Au XIXe siècle, le pays subit l’influence de l’Empire britannique, qui cherche à contrôler la région. Après plusieurs conflits, l’Afghanistan obtient finalement son indépendance vis-à-vis du Royaume-Uni en 1919.

En 1979, dans le contexte de la guerre froide, l’Union soviétique envahit l’Afghanistan pour soutenir le régime communiste en place. Une longue guerre oppose alors l’armée soviétique aux moudjahidines, des groupes de résistants soutenus notamment par les États-Unis, le Pakistan et l’Arabie saoudite. Après neuf années de combats meurtriers, les Soviétiques se retirent en 1988, laissant un pays détruit et plongé dans la guerre civile.

Entre 1992 et 1996, les différentes factions moudjahidines se disputent le pouvoir, provoquant une guerre civile violente. Dans ce contexte de chaos émerge le mouvement des talibans, qui promet un retour à l’ordre par une application extrême de la loi religieuse. Les talibans prennent Kaboul en 1996 et instaurent un régime islamiste dirigé par le mollah Omar. Les libertés sont fortement réduites, particulièrement celles des femmes et des filles.
En 2001, après les attentats du 11 septembre organisés par Al-Qaïda, protégée par les talibans, les États-Unis et leurs alliés interviennent militairement en Afghanistan. Le régime taliban chute rapidement et un gouvernement de transition est mis en place sous l’autorité de Hamid Karzaï. Une nouvelle Constitution adoptée en 2004 affirme l’égalité entre les femmes et les hommes devant la loi. Malgré cela, le pays reste marqué par l’instabilité, les violences et les attentats pendant de nombreuses années.

Depuis le retour des talibans au pouvoir en août 2021, la situation en Afghanistan s’est fortement dégradée, en particulier pour les femmes et les jeunes filles. Le pays traverse à la fois une crise économique, humanitaire et politique, tandis que les libertés individuelles sont de plus en plus restreintes.

Aujourd’hui, l’Afghanistan est le seul pays au monde où les filles n’ont plus accès à l’enseignement secondaire et universitaire. Depuis mars 2022, les adolescentes ne peuvent plus aller à l’école au-delà du primaire, et les universités sont également interdites aux femmes. Selon l’UNESCO et l’UNICEF, plus de 2,2 millions de filles sont privées d’éducation.
Les conséquences sont particulièrement graves pour les jeunes filles. Beaucoup voient leurs études interrompues brutalement, leurs projets d’avenir disparaître et les mariages forcés augmenter. Des organisations internationales alertent également sur les effets psychologiques de cet isolement : anxiété, dépression et sentiment d’enfermement se multiplient.

Marine Moutot

Retrouvez notre critique publiée autour du film lors de la sortie au cinéma en 2018.


Parvana, une enfance en Aghanistan
Réalisé par Nora Twomey
Avec les voix de Golshifteh Farahani, Saara Chaudry, Soma Bhatia
Drame, Canada, Irlande, Luxembourg, 1h33
2018
Disponible sur Sooner, PremiereMax, Viva, Orange

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