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Présenté au Festival international du film de Cannes en Sélection Officielle, dans la Compétition, le nouveau film du réalisateur espagnol Rodrigo Sorogoyen est disponible en salle. Après des films comme Madre (2019), Que Dios nos perdone (2016) ou encore As Bestas (2022), le cinéaste parle d’une relation entre un père réalisateur et sa fille actrice comme un duel. Elle, Emilia (jouée par l’excellente Victoria Luengo) n’a pas vu son père depuis 13 ans et accepte le rôle tout en sachant qu’elle devra affronter un homme à la dure réputation. Lui, Esteban (Javier Bardem, incandescent) cherche à renouer à la fois avec sa fille et son pays.
Rodrigo Sorogoyen voulait travailler avec les deux acteur·rices et créer une histoire autour de la relation entre un père et sa fille. En les plaçant dans le monde du cinéma, il souhaitait aussi ajouter la dimension fantasmagorique des histoires. Après tant d’années d’absence, chacun.e a eu le temps d’inventer un récit autour de l’autre.
L’Être aimé instaure une tension entre les deux personnages principaux qui transcende le récit tout au long du film. Le réalisateur prouve une nouvelle fois son talent pour les intrigues discordantes.

Pourquoi voir le film ?
La mise en scène inventive
Dès l’ouverture du film, le réalisateur espagnol nous propose une descente dans la psyché des personnages. L’agitation, le stress, la tension se ressent car la première séquence est constituée uniquement de gros plans et très gros plans sur les visages des deux protagonistes qui se retrouvent pour la première fois depuis 13 ans ! Pas de mise en situation, seulement la tension d’une relation abîmée par les années. Nous sommes du point de vue d’Esteban dans ce restaurant épuré de la capitale espagnole qui ne respire que quelques instants quand sa fille va fumer une cigarette. Puis la danse reprend toujours aussi intense. Le film propose aussi de suivre la trajectoire d’Emilia, ses doutes et ses craintes face à un homme dont les souvenirs se mélangent et sont empreints à la fois de peur et de fuite.
Pour raconter ces deux sensibilités et regards, le cinéaste n’hésite pas à changer les formats du cadre (passant du 16/9 au 4/3), mais aussi à jouer sur les couleurs. Des séquences en noir et blanc viennent ponctuer le récit. Ces moments cinématographiques forts apparaissent lorsque le passé refait surface entre eux. Dans une autre séquence encore, le réalisateur joue avec le son. En effet, seules les paroles ressortent dans un silence pesant lorsque l’équipe du tournage prépare une séquence à tourner. Il y a à ce moment-là une césure : Esteban prend conscience du talent de sa fille, mais c’est aussi l’instant avant qu’un point de non-retour n’ait lieu.
La relation entre les deux personnages se reflète dans une mise en scène aussi inventive qu’efficace. Par ses variations de cadre, de format et de son, Rodrigo Sorogoyen traduit autant leurs émotions que leurs silences, donnant à chaque échange une intensité presque étouffante.
Pour la mise en abîme d’un tournage, métaphore des violences de la société
L’Être aimé explore avec brio le tournage d’un film et les relations particulières qui s’instaurent pendant ce moment coupé du monde. L’équipe finit par former une sorte de famille, avec les personnes qu’on essaye d’éviter et celles qu’on apprécie. Un tournage et, par extension, un film en disent beaucoup sur ceux et celles qui le fabriquent. La réputation d’Esteban, son caractère et sa toxicité, en font un personnage passionnant. L’époque n’est plus la même que quand il a réalisé ses premiers longs-métrages — et on apprend que, sur un tournage passé où jouait la mère d’Emilia, il a détruit la vie de ses acteurs et de son actrice par son autoritarisme malsain.
Le tournage devient alors une extension de la société contemporaine. Derrière la fabrication du cinéma, Rodrigo Sorogoyen interroge les rapports de pouvoir, les violences psychologiques et les mécanismes de domination qui peuvent s’installer dans des espaces artistiques longtemps dirigés par des figures masculines autoritaires. Esteban représente cette génération de cinéastes pour qui le génie artistique pouvait tout excuser, même la souffrance provoquée chez les autres. Face à lui, l’équipe du film — et particulièrement les femmes qui la composent — ne veut plus rester silencieuse.
La question peut se poser : les comportements, parfois à la limite de l’acceptable, voire inacceptables, comment les individu·es réagissent ? Rodrigo Sorogoyen, qui se veut moderne, installe au sein de l’équipe du tournage fictif une directrice de la photographie qui s’insurge contre le traitement inhumain du réalisateur envers ses comédien·nes. L’époque où il était possible de séparer l’homme de l’artiste semble désormais révolue. Ce sont des protagonistes avec des failles qui essayent de réparer les erreurs du passé, ou au moins de les comprendre. Si un homme comme Esteban ne s’excusera jamais, il peut y avoir du regret dans ses actes. Le film montre ainsi une évolution des mentalités et des rapports humains. La parole circule davantage, les comportements toxiques ne sont plus systématiquement justifiés au nom de l’art et les hiérarchies se fragilisent. En filmant ce tournage comme un lieu de tensions permanentes, autant artistiques qu’idéologiques, le réalisateur dépasse le simple drame familial pour interroger directement notre époque et les limites de ce qui peut encore être accepté dans les relations humaines.
L’Être aimé est un film puissant et cathartique sur les relations familiales, les blessures du passé et leurs répercussions dans le présent. Sans jamais perdre de vue le face-à-face entre le père et la fille, entre le réalisateur et l’actrice, Rodrigo Sorogoyen compose un drame intime où les émotions, aussi violentes que contenues, deviennent un véritable terrain d’affrontement. À travers cette relation fracturée, le cinéaste invite moins à juger ses personnages qu’à comprendre ce qui les traverse et les empêche d’avancer.
Marine Moutot
L‘Être aimé
(El ser querido)
Réalisé par Rodrigo Sorogoyen
Avec Javier Bardem, Victoria Luengo, Raúl Arévalo
Drame, Espagne, France, 2h15
Le Pacte
Sorti le 16 mai 2026
