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Est-ce que tu pourrais te présenter et nous expliquer en quoi consiste la distribution cinématographique et plus précisément ton poste au sein de l’équipe des Ventes ?
La distribution est généralement le maillon de l’industrie cinématographique le moins connu. En amont de la création d’un film, on a la production – trouver les fonds pour financer le film, le tournage. L’exploitation – salles de cinéma – arrive en fin de chaîne et au milieu, il y a la distribution qui consiste à accompagner un film en salle de cinéma du moment où on commence à lui donner de la visibilité jusqu’au moment où il sort.
Moi, je suis programmatrice, c’est-à-dire que je travaille au sein de l’équipe des ventes. Dans une société de distribution, on distingue les équipes marketing et les équipes des ventes. Les ventes permettent d’établir une stratégie de sortie des films sur le territoire français. Le plan de sortie défini prend en compte les objectifs à réaliser en termes d’entrées et la typologie de chaque film, ainsi que le calendrier des sorties et le contexte de sortie, puisque par exemple, les vacances scolaires, les jours fériés ou même la météo vont avoir un impact sur la vie d’un film.
Est-ce que tu pourrais nous parler de ton parcours pour arriver à ton poste actuel ?
Il n’y a pas une voie royale pour accéder à la distribution. Il y a évidemment des écoles de cinéma, notamment la Fémis, une école publique où il y a une filière distribution-exploitation.
De mon côté, j’ai fait une prépa littéraire et des études de communication média. Au début, je me tournais plus vers le journalisme. J’ai fait pas mal de stages en PQR (Presse Quotidienne Régionale), des stages en radio, etc. Et à côté, j’aimais le cinéma. Au lycée, je faisais une option cinéma.
J’ai commencé par faire de la communication culturelle (dans laquelle j’ai fait des stages et des alternances). Puis, je suis allée à Londres pour faire un stage dans le mécénat culturel à l’Institut français. On faisait des levées de fonds, notamment pour la création d’une nouvelle salle de cinéma à l’Institut. Quand je suis revenue en France, j’ai commencé à travailler chez un distributeur indépendant : Nour Films. C’est une petite structure où j’étais plus polyvalente en termes de missions : la logistique marketing, la programmation, les acquisitions… J’ai aussi travaillé en festival (Champs-Élysées Film Festival, Festival Lumière à Lyon, où je faisais de l’animation de séances…)
Ensuite, j’ai travaillé au cinéma UGC Les Halles à Paris, où je me suis occupée de l’événementiel, de toute l’animation et de la mise en place des avant-premières, qui sont nombreuses. Puis, j’ai eu envie de revenir à la distribution et j’ai été prise chez Sony dans l’équipe de ventes.
Peux-tu nous expliquer comment est-ce que cela se passe du moment de l’acquisition du film jusqu’à la sortie du film ?
Pour ce qui est des majors américaines comme Sony Pictures, le film est généralement reçu comme un objet déjà fini. Le travail porte ensuite sur toute la partie marketing du film. Cela comprend notamment le marketing en salle, avec la bande-annonce, l’affichage, ainsi que toutes les actions de promotion et les partenariats permettant d’augmenter la visibilité du film avant et pendant son exploitation. Cela inclut également le placement du film en salle et son maintien dans les meilleures conditions.
L’objectif est ensuite d’assurer au film la carrière la plus favorable possible après sa sortie en salles, pour générer un maximum d’entrées et de recettes. Par ailleurs, le métier de distributeur.trice varie fortement selon le type de structure : société indépendante, petite structure ou major.
De mon côté dans l’équipe des ventes, sur les régions que je gère, l’objectif est d’identifier les salles de cinéma dans lesquelles il serait pertinent de programmer le film. Une fois cette stratégie établie, les exploitant.es sont contacté.es, par téléphone ou par mail, afin de leur proposer le film selon les conditions d’exploitation envisagées. S’ouvre alors un travail de négociation et d’échange avec les salles de cinéma, visant à trouver un équilibre entre les attentes que nous avons et les contraintes des exploitant.es.
Une fois le film sorti, les conditions d’exploitation sont renégociées chaque semaine avec les salles de cinéma afin de préparer la semaine d’exploitation suivante, qui débute le mercredi. L’enjeu consiste à maintenir le film à l’affiche dans les meilleures conditions possibles, notamment en matière de nombre de séances et d’horaires, dans un contexte concurrentiel marqué par un volume important de nouvelles sorties hebdomadaires. Il existe également un travail spécifique avec les cinémas dits de continuation, qui programment les films de manière décalée par rapport à leur sortie initiale. Cela permet aux films de bénéficier d’une carrière plus longue en salles. On peut aussi organiser différents événements, tels que des séances scolaires, des arbres de Noël ou encore des projections spéciales, contribuant à maintenir la visibilité du film auprès de différents publics.
Parallèlement, j’effectue un travail de coordination logistique autour de l’envoi des éléments techniques et promotionnels liés au film pour qu’il soit visible en salles : bandes-annonces, affiches, totems, PLV et autres supports de communication.
Il est aussi possible de mettre en place de tournées d’avant-premières avec les équipes des films en amont de la sortie, pour générer du bouche-à-oreille et permettre au film de gagner en visibilité. Dans le cas d’une major, nous en faisons moins que dans d’autres sociétés de distribution qui ont plus de long-métrages français.
Concrètement, comment mettez-vous en place votre stratégie de sortie ?
Bien entendu, la sortie d’un film s’appuie sur des données et des analyses. Chaque film étant différent, il y a autant de stratégie de sortie que de films. Si par exemple nous avons un film d’horreur qui est la suite d’une saga. Nous allons nous appuyer sur des comparables en étudiant la sortie du précédent volet : le nombre de copies, les entrées – pour se donner un objectif atteignable -, et regarder les salles de cinéma où le film a performé, celles moins… Ça permet d’affiner le plan de sortie. Nous nous réunissons avec l’équipe des ventes pour travailler ensemble notre stratégie.
L’exemple le plus récent et intéressant, c’était 28 ans plus tard et six mois après, nous avons sorti 28 ans plus tard, Le Temple des Morts. Forcément, nous avons regardé le plan de sortie du premier : le nombre de copies, combien d’entrées chaque salle a réalisé, ce qui nous a permis de voir quelle salle avait fait de bons résultats et quand le nombre d’entrées était faible, nous ne les avons a priori pas intégrés à notre plan de sortie. En revanche, nous avons pu solliciter d’autres cinémas qui, entre temps, avaient peut-être pris d’autres films de genre en sortie nationale et qui avaient bien marché, etc.
Il faut aussi faire attention au calendrier des sorties. Si nous sortons un film en plein été pendant les vacances, nous n’allons pas le positionner de la même façon que si nous le sortons à une période plus creuse où il n’y a pas de vacances. En fonction du public que nous souhaitons toucher, il faut prendre en compte de nombreux éléments.?
Est-ce que vous travaillez la sortie d’un film en fonction de s’il s’agit d’un film Art et Essai ou un blockbuster ? Quelles sont les différences, par exemple en termes de communication ?
La stratégie de communication est adaptée à chaque typologie de film afin de cibler le plus précisément possible le public visé. Les médias prescripteurs varient ainsi selon les spectateurs recherchés : un public senior, davantage tourné vers le cinéma d’auteur et art et essai, sera par exemple plus réceptif à une campagne dans la presse culturelle spécialisée, telle que Télérama, tandis qu’un public plus jeune et amateur de blockbusters sera plus sensible à des contenus diffusés sur les réseaux sociaux, comme TikTok, ou relayés par des influenceur.euses.
Dans le cas d’un film d’auteur porté par un réalisateur ou une réalisatrice encore peu connu.e, le travail de distribution nécessite une démarche particulièrement proactive afin de faire émerger le film. Les échanges avec les exploitant.es reposent alors autant sur les qualités artistiques de l’œuvre que sur sa capacité à trouver son public. Les festivals, les rencontres avec les équipes de films, les débats ou les avant-premières constituent des leviers essentiels pour développer sa notoriété. Les salles contactées seront en majorité des salles dites Art & Essai.
À l’inverse, lorsqu’il s’agit d’un blockbuster ou d’un film issu d’une franchise déjà installée, l’enjeu n’est plus de faire connaître l’univers ou les personnages, mais plutôt de renforcer le désir de découverte autour du nouveau film. La communication se concentre alors davantage sur des dispositifs promotionnels d’envergure, capables de maintenir l’intérêt du public et de créer un événement autour de la sortie. Et côté programmation, les salles concernées par la sortie d’un blockbuster seront plutôt des salles plus généralistes, comme les multiplexes.
Qu’est-ce qui te plaît le plus dans ce métier ?
L’un des aspects que j’apprécie le plus dans ce métier est de travailler dans un domaine qui correspond à une véritable passion personnelle. Quand je prends un peu de recul, je me dis que j’ai quand même beaucoup de chance de pouvoir exercer un métier lié au cinéma. Évoluer quotidiennement dans cet univers, échanger autour des films et partager une culture cinéphile commune avec ses collègues est vraiment quelque chose que je trouve précieux.
L’ambiance de travail joue également un rôle important. Le fait d’être entouré de personnes partageant les mêmes centres d’intérêt crée une dynamique conviviale et très stimulante. Les discussions autour des films vus récemment, les débats cinéphiles ou encore les projections organisées entre collègues participent à cette atmosphère que je trouve vraiment sympa.
Le métier possède aussi une forte dimension relationnelle. Les échanges réguliers avec les exploitants de salles permettent de créer, au fil du temps, de véritables liens professionnels et humains. Même si les lundis, consacrés à la programmation, peuvent être intenses, ces interactions restent très enrichissantes. Il y a un vrai contact humain qui se construit, même avec des personnes que l’on ne voit pas forcément.
Les soirées chiffres ou quand nous appelons les salles de cinéma les mercredis de sortie de film constituent d’ailleurs un aspect particulièrement stimulant du métier : nous pouvons avoir le retour des cinémas et échanger autour des entrées ou connaître les réactions du public. Cela donne le sentiment de participer concrètement à la carrière des films. Quand un film suscite de l’enthousiasme dans les salles, c’est toujours très agréable à vivre.
Les événements professionnels annuels (tels que le Studio Show à Paris – convention française des majors américaines, le Congrès à Deauville ou les Rencontres du Cinéma de Gérardmer) sont également des moments que j’apprécie beaucoup. Ils permettent à la fois de rencontrer les différents acteurs du secteur et de mettre enfin des visages sur les personnes avec lesquelles on échange régulièrement.
Nous avons aussi des projections organisées pour découvrir les films à venir. Même si cela reste du travail et nécessite un regard analytique, cela reste assez chouette de se dire qu’aller voir un film fait partie du métier.
Enfin, le fait de travailler sur des films qui ne correspondent pas toujours à mes goûts personnels permet aussi de conserver une certaine distinction entre le travail et les loisirs. Cela aide à préserver le plaisir de découvrir d’autres œuvres dans un cadre plus personnel, sans toujours associer le cinéma à une logique professionnelle.
Dans l’ensemble, c’est un métier que j’apprécie autant pour son environnement humain que pour son lien constant avec le cinéma.
Pour finir, quel film conseilles-tu à découvrir en ce moment au cinéma ?
Mon petit péché mignon, c’est les films de genre. J’adore les films d’horreur, surtout quand ils sont bons. Et là, effectivement, j’ai vu Obsession de Curry Barker (sortie le 13 mai), qui est un premier long métrage. C’est un jeune réalisateur de 26 ans et il a fait des courts métrages très intéressants, toujours tournés vers le genre. Il a vraiment construit son identité visuelle et cinématographique dès ses courts métrages. Ce qui donne un premier long-métrage abouti, terrifiant et hyper intéressant, qui dit beaucoup de choses sur notre société. Donc vraiment, ce film-là est vraiment super et j’ai hâte de voir ce qu’il va faire par la suite.
Et il y a beaucoup de films de genre et d’horreur qui vont sortir ou qui viennent de sortir et que j’ai envie de découvrir comme Colony de Sang-Ho Yeon (sortie le 27 mai) qui avait réalisé Le Dernier train pour Busan ou encore Backrooms de Kane Parsons (sorti le 17 juin) qui a l’air intrigant.
Et dans les derniers que j’ai vus il y avait aussi Hokum de Damian McCarthy (sortie le 29 avril) qui était intéressant et Marama de Taratoa Stappard (20 avril) aussi, qui est une jolie proposition.
Propos recueillis par Marine Moutot le 19 mai 2026
