[CINÉMA] Jim Queen

Temps de lecture : 8 minutes

Il fallait bien une séance de minuit au Festival de Cannes pour accueillir Jim Queen. En effet, il porte en lui toutes les caractéristiques des films programmés dans cette catégorie : un humour débridé, une énergie irrévérencieuse et une volonté assumée de bousculer les spectateur·ices. Pour leur premier long-métrage d’animation, Nicolas Athané et Marco Nguyen s’attaquent à un sujet aussi absurde que politique : que se passerait-il si l’hétérosexualité devenait une maladie à éradiquer ?

Avec leurs deux co-scénaristes Simon Balteau et Brice Chevillard, les cinéastes imaginent l’Hétérose, un mystérieux virus qui transforme les homosexuels en hétérosexuels et plonge la scène gay parisienne dans le chaos. Lorsque Jim, une gym queen dont l’existence repose sur la recherche permanente du corps parfait, contracte la maladie, il n’a plus qu’un objectif : redevenir gay. Aidé par Lucien, un admirateur de la première heure, il va devoir questionner son rapport à lui-même et aux autres.

À la fois corrosif, subversif et profondément tendre, Jim Queen est une comédie d’animation pour adultes qui utilise l’absurde pour interroger les injonctions liées au genre, l’hétéronormativité et les contradictions des différentes communautés queer.

Pourquoi voir le film ? 

Pour son côté queer complètement déjanté
Le film repose sur une autodérision permanente tout en questionnant les normes de genre imposées au sein des différentes communautés. Dès le début, les deux réalisateurs affichent leur volonté de porter un regard critique sur leur propre expérience. Marco Nguyen en tant que gay et Nicolas Athané en tant qu’atteint par l’Hétérose en phase terminale et irrévocable. Pour cela, les blagues corrosives touchent tout le monde, et surtout tout le temps. Les nombreuses références rendent, par certains aspects, le film ludique, en plus d’être totalement barré. Chacun a conscience d’aborder un sujet aujourd’hui sérieux avec la montée de l’extrême droite et des idées réactionnaires. Malgré les avancées obtenues, la période actuelle reste difficile pour les personnes queer en France. 

L’animation utilise beaucoup de codes queer qui nous sont expliqués au fur et à mesure par le biais de Lucien, jeune novice qui entre dans la cour des grands. Impossible de ne pas être charmé·e par cet être ingénu et totalement gay, même si sa mère refuse de le voir. Nous découvrons ainsi des lieux emblématiques de la scène gay et LGBTQIA+, tels que le Bears’Den, Rosa Bonheur ou encore La Centrale, qui existent vraiment à Paris.

De plus, le film, sans aborder toutes les personnes concernées par l’identité queer, explore les nombreux groupes gays qui composent la communauté gay : les twinks, le chemsex, les bears, les gym queens, mais aussi les drag queens. Sans jamais oublier de les tourner en dérision et de moquer le peu d’entraide entre les différentes communautés. 

De l’autre côté, les symptômes de la maladie de l’Hétérose sont également très caricaturaux : les personnes touchées se mettent à aimer le foot, à ne plus s’intéresser à leur physique parfait — elles perdent au fur et à mesure leurs abdos et leurs gonflettes. Et elles ressentent aussi une envie irrépressible de faire l’amour à des femmes et d’avoir une progéniture nombreuse.

Pour sa remise en question des normes établies
Tout le monde en prend pour son grade dans Jim Queen, mais plus que de critiquer des individu·es, ce sont les structures de pensée qui sont remises en question. L’hétéronormativité, ses normes et ses contraintes sont les éléments que l’humour du film questionne. Le film interroge d’ailleurs l’hétéronormativité aussi bien du point de vue homosexuel qu’hétérosexuel. Les quatre scénaristes se sont apporté·es énormément en assemblant leurs points de vue et leurs expériences, plutôt que de les opposer.

Parmi les personnages, certain·es sont problématiques pour diverses raisons. Jim, parce qu’il est égoïste et centré sur sa notoriété, plus que sur les autres qui l’entourent (dont sa meilleure amie et, en particulier, Lucien). La mère de Lucien, Christine Bayer, ministre de la Santé et homophobe, est inspirée de Christine Boutin, une figure réactionnaire de la Manif pour tous, qui considérait qu’une famille était composée d’un papa et d’une maman. Elle fait également référence au scandale sanitaire du sang contaminé dans les années 1980 et 1990, dans lequel les laboratoires Bayer ont été impliqués. Elle représente cette France réactionnaire qui n’a aucune considération pour les minorités et qui veut éliminer celles et ceux qui sont différent·es.

Le docteur Ragoult, inspiré du docteur Raoult et de sa formule soi-disant miracle pour guérir du COVID-19, représente également cette dérive scientifique qui n’hésite pas à sacrifier Lucien pour trouver la formule permettant de guérir de l’Hétérose et surtout aller au bout de ses recherches.

Le studio de production Bobbypills — connu pour sa série Les Kassos — veut proposer des contenus d’animation à la fois audiovisuels et cinématographiques pour un public de jeunes adultes. En prenant le pari de produire Jim Queen, le studio a aussi fait le choix de montrer un film sensuel — et sexuel — qui n’hésite pas à se moquer des différentes communautés, mais aussi à se montrer tendre envers les homosexuels et leurs pratiques.

Pour ces multiples références culturelles
Pour réaliser Jim Queen, les réalisateurs se sont basés sur les voix des différent·es comédien·nes pour créer les dessins et la dynamique des personnages. Ainsi, Alex Ramirès incarne Jim, Shirley Souagnon sa meilleure amie Nina, Harald Marlot la drag queen et fée Glamydia. Elisabeth Wiener, la voix de Yzma dans Kuzco, l’Empereur mégalo (de Mark Dindal, 2000), est Christine Bayer, cette ministre de la Santé qui voit encore l’homosexualité comme une maladie à éradiquer.

Tout au long du film, les cinéastes citent également des films queer ou à consonance queer pour détourner et compléter leur sujet. En effet, quand nous découvrons le placard secret de Lucien, rempli de godes et de posters de Jim, la mise en scène et les dialogues s’inspirent de la séquence de la caverne dans La Petite Sirène (John Musker et Ron Clements, 1975). Mais là où Ariel rêvait de découvrir le monde des humain·es et de devenir hétérosexuelle, Lucien rêve du monde de la nuit et de pouvoir assumer son homosexualité.

Le jeu autour de la nuit et l’exagération des séquences font forcément penser au film culte et totalement barré The Rocky Horror Picture Show (de Jim Sharman, 1975). Dans ce long-métrage mythique, Janet et Brad arrivent par mégarde dans un château où se tient la convention transylvanienne annuelle. Ils découvrent un univers totalement fou, fait de sensualité et de sexualité, loin de l’hétéronormativité.

Par ailleurs, le livre que lit Lucien pour cacher à sa mère sa passion pour Jim est Misery, de Stephen King, dans lequel une admiratrice séquestre son auteur de roman favori. Cela n’est pas sans rappeler le chantage affectif que subit Lucien de la part de sa mère et qui l’empêche également de sortir.

Jim Queen est un film qui cherche d’abord à faire rire en abordant des thématiques pourtant profondément actuelles, comme l’homophobie, le rejet de l’autre et la peur de l’inconnu. Mais derrière son humour débridé et ses excès assumés, le film porte surtout un message de tolérance et d’acceptation. Le personnage de Lucien incarne justement cette capacité à aller vers les autres et à s’ouvrir — littéralement — à l’inconnu. À travers son parcours, Jim Queen raconte finalement le désir universel d’être soi-même dans un monde qui n’est pas toujours prêt à accueillir toutes les différences.

Point d’histoire : un point de vocabulaire proposé par le distributeur The Jokers

GRINDR (nom propre) : Comme Tinder mais pour les gays.

KINK (nom, masculin) : Pratique sexuelle sortant des schémas «conventionnels». Parmi les plus répandus, la domination, les jeux de rôles ou encore le voyeurisme. Le mot d’ordre: le consentement.

CRUISING (expression, pratique) : Recherche de partenaires sexuels, par des signaux non-verbaux, parfois dans des lieux publics, mais parfois aussi dans des lieux dédiés.

TWINK (nom, masculin) : Jeune homme homosexuel au corps androgyne, fin, souvent imberbe et sans musculature développée. Meilleur ambassadeur : Lucien. Mais dans la vraie vie ça ressemblerait plus à Timothée Chalamet dans Call me by your name.

CAMP (nom, adjectif) : Le terme « camp », utilisé par les historiens de l’art, critiques culturels, critiques de mode, les sociologues et théoriciens du genre pour décrire à la fois un style et une forme d’expression. L’esthétique camp joue sur l’exagération, le grotesque,la provocation et l’ironie. Le stylecamp est aussi décrit comme un regard propre à la sous-culture gay masculine, et queer en général.

CISGENRE (adjectif) : Se dit d’une personne dont le genre correspond au sexe qui lui a été assigné à la naissance.

POWER BOTTOM (expression) : Un bottom (« derrière » ou « fesses » en anglais), c’est quelqu’un qui reçoit lors d’un rapport sexuel anal. Un power bottom, c’est pareil mais en puissant, c’est celui qui domine même en position de « pénétré » et qui donne le « la » de toute l’étreinte.

CHEMSEX (expression, pratique) : Contraction de « chemicals » (« produits chimiques » en anglais) et « sexe ». Il consiste en la prise de drogues dans le cadre de rapports sexuels.

QUEER (nom, adjectif, neutre) : De l’anglais « queer » pour bizarre, étrange. Personne dont l’orientation sexuelle et/ou l’identité de genre ne correspond pas au modèle dominant.

Marine Moutot

Jim Queen
Réalisé par Marco Nguyen & Nicolas Athané
Avec les voix d’Alex Ramires, Jérémy Gillet, Shirley Souagnon
Comédie, France, 1h25
The Jokers
Sorti le 17 juin 2026
Interdit aux moins de 12 ans

Retour en haut