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La cinéaste britannique Georgia Oakley (Blue Jean, 2023) adapte l’un des romans les plus célèbres de la littérature anglaise : Raison et sentiments de Jane Austen. Trente ans après le film d’Ang Lee, beaucoup plus classique, et dans la veine d’un Orgueil et Préjugés façon Joe Wright (2005), cette nouvelle version invite à suivre les sœurs Dashwood dans leurs mésaventures. Alors que leur père vient de mourir et qu’elles n’héritent de rien — les femmes ne pouvant accéder à la succession —, leur demi-frère, né d’un précédent mariage, arrive avec sa femme et son fils à Nordland. Le film raconte surtout les histoires d’amour d’Elinor et de Marianne. La cinéaste privilégie ainsi la romance et l’esprit romantique que l’on peut tirer de l’histoire, plutôt que la critique acerbe de la société portée par l’autrice.
Un film ne saurait se résumer à la question de savoir s’il adapte fidèlement ou non un roman. Cette nouvelle adaptation de Raison et sentiments possède des qualités cinématographiques. Il est pourtant intéressant de voir que la romance prime une nouvelle fois sur le reste, encore en 2026.
Pourquoi voir le film ?
Sa mise en scène de l’extérieur
L’une des différences majeures entre les deux œuvres concerne le lieu où se déroule l’action. Jane Austen situe l’ensemble de ses romans à l’intérieur, dans l’espace de la maison. C’est là que se passe la plupart des moments essentiels dans la vie des femmes de son époque. C’est là que les hommes venaient les voir, que se déroulaient les bals et les dîners mondains. L’extérieur est plutôt un lieu qui peut se révéler dangereux : la chute de Marianne, puis la pluie et sa maladie. Mais il est aussi un lieu de fantasme et d’apaisement : les longues balades entre Elinor et Edward, l’amour des arbres de Marianne, la cabane de Margaret.
La démarche de la cinéaste est, au contraire, de montrer l’extérieur comme un lieu de tous les possibles et de liberté, une liberté qui manquait souvent aux femmes du XIXe siècle.
Toutes les séquences émotionnellement difficiles sont filmées en intérieur. Ce n’est plus un lieu de recueillement et d’intimité, mais un endroit où les mauvaises nouvelles sont lues et partagées. Le film s’ouvre sur Marianne qui contemple la nature : une chenille sur son doigt, le bruit du vent dans les arbres, les herbes hautes qui lui chatouillent le visage… Elle paraît presque heureuse, alors que ce qu’elle attend est le testament de son père, qui vient juste de mourir.
L’ouverture du testament, ainsi que l’annonce qu’elles n’auront presque plus rien pour vivre, se déroulent à l’intérieur. Cette introduction donne le ton à l’ensemble du film. À l’intérieur, les couleurs sont sombres et les séquences se passent souvent de nuit, ce qui accentue l’effet dramatique de l’enfermement. Les séquences de bal sont, quant à elles, étouffantes. Le choix des danses est par contre assez particulier : en plus de ne pas être réalistes, elles ne sont pas toujours très lisibles.
Le choix d’un film aux tons gris fait de l’extérieur une véritable libération. La beauté des paysages anglais renforce alors la dimension romantique du récit. L’extérieur devient un espace d’émancipation, tandis que l’intérieur matérialise les contraintes sociales qui pèsent sur les femmes.
Une adaptation plutôt fidèle
Il est impossible de conserver un livre aussi dense que ceux de Jane Austen — à l’exception de Lady Susan —, mais la cinéaste et sa scénariste, Diana Reid, parviennent à garder les moments cruciaux de l’histoire pour comprendre les émotions ressenties par les protagonistes, même sans respecter l’ordre initial.
Les lettres sont aussi souvent remplacées par des visites réelles, ce qui a l’avantage de révéler plus facilement les intentions des personnages et leurs sentiments. À l’inverse, certaines rencontres réelles sont remplacées par des lettres, par souci de simplicité.
À un détail près : la sage et raisonnable Elinor est beaucoup moins encline à garder ses sentiments pour elle. Les effusions entre Edward et elle sont ainsi chargées en émotion, ce qui va à l’encontre de leurs caractères.
Là aussi, même s’il est fait mention de fortune et d’héritage, la romance prend le pas sur le reste, notamment dans la manière dont est présentée la raison du mariage rapide et incompréhensible de Mr Willoughby avec Miss Grey, dont la fortune est considérable.
Pour ses personnages haut en couleur
Jane Austen a une passion pour les personnages secondaires un peu risibles ou qui en font trop. Beaucoup trop. À l’image de Mme Jennings, incarnée par l’excellente Fiona Shaw, et de son exubérance, d’autres personnages sont moins nobles qu’ils n’y paraissent.
L’interprétation de Stacy Martin en Fanny Dashwood, la femme du demi-frère des sœurs Dashwood, est là aussi excellente. De noir vêtue, avec une mine à vous donner envie de partir, elle parvient à rendre crédible cette femme rancunière, fière de son rang et de sa fortune, mais surtout radine et hautaine.
Un autre changement notable concerne le colonel Brandon. Homme à la carrure austère, triste à mourir et amoureux éperdu de Marianne, le personnage est ici présenté comme étant plus jeune d’une dizaine d’années. Dans le roman, il est environ vingt ans plus âgé que Marianne. Cela rend beaucoup plus crédible leur futur histoire d’amour, en tout cas à notre époque.
Il est intéressant aussi que cette adaptation soit moins fidèle à l’image que l’on se fait de Marianne et plus à la description de Jane Austen. Outre les cheveux châtains de l’actrice Esmé Creed-Miles – dans les autres adaptations dont celle d’Ang Lee, elle est blonde -, il faut noter une certaine retenue dans son tempérament qui la laisse plus facilement amorphe ou dans le jugement des autres. Marianne est un personnage à la fois plein de vie et avec des idées très arrêtées. Ce n’est pas la joie de vivre que rejette Jane Austen, mais bien son jugement sur les autres et en particulier Elinor qui ne révèle pas ou peu ses sentiments. Le film parvient à la montrer touchante et cruelle.
Raison et sentiments de Georgia Oakley échoue par endroit, là où il réussit à d’autres. La romance existe chez Jane Austen, mais elle ne peut être dissociée des contraintes économiques et sociales qui façonnent les choix de ses personnages. En privilégiant l’histoire d’amour, cette adaptation laisse ainsi dans l’ombre une partie de ce qui rend l’œuvre de l’autrice toujours aussi contemporaine.
Pour aller plus loin, retrouvez notre article sur Jane Austen et les rapports de pouvoir.
Marine Moutot
Raison et sentiments
(Sense and sensibility)
Réalisé par Georgia Oakley
Avec Daisy Edgar-Jones, Esmé Creed-Miles, Caitriona Balfe
Drame, Historique, Grande-Bretagne, États-Unis, 2h12
Universal Pictures International France
Sortie le 23 septembre 2026
